Il m’a paru que les plaidoiries faisaient rarement, jamais peut-être (du moins dans les affaires que j’ai eues à juger) revenir les jurés sur leur impression première — de sorte qu’il serait à peine exagéré de dire qu’un juge habile peut faire du Jury ce qu’il veut.
L’interrogatoire par le juge… peut-être une autre enquête de l’Opinion soulèvera-t-elle plus tard cette question délicate. N’ayant pas assisté à des séances de Cour criminelle en Angleterre, je ne puis pressentir si peut-être l’interrogatoire par les avocats et le ministère public, ne présente pas des inconvénients plus graves encore… en tout cas ce n’est pas à cela que vous m’invitez à répondre aujourd’hui.
Mon opinion sur la composition du jury ? — C’est que cette composition est extrêmement défectueuse. Je ne sais trop comment avait pu se recruter celui dont je me trouvais faire partie, mais à coup sûr, s’il était le résultat d’une sélection, c’était d’une sélection à rebours[9]. — Je veux dire que tous ceux qui, dans les villes ou dans les campagnes, eussent pu paraître mériter en être, semblaient avoir été soigneusement éliminés — à moins qu’ils ne se fussent faits récuser.
[9] L’un des jurés de ma session savait à peine lire et écrire ; sur ses bulletins de vote le oui et le non étaient si malaisément reconnaissables que plus d’une fois on dut le prier de répondre à neuf oralement.
Mais vous-même ? me dira-t-on. — Si je n’avais pas insisté auprès du maire de ma commune chargé de dresser les premières listes, pour qu’il y portât régulièrement mon nom depuis six ans, je suis bien assuré qu’il ne m’aurait pas proposé — par peur de me déranger. Encore craignais-je après avoir reçu ma citation, d’être récusé, en qualité d’intellectuel, soit complètement, soit successivement pour chaque affaire.
(On me l’avait fait craindre, et je me souvenais que mon père, nommé juré, avait été systématiquement éliminé, en tant que juriste, chaque fois que son nom était sorti de l’urne.)
Il n’en a rien été. Et comme certains de mes collègues se faisaient fréquemment récuser, j’ai pu siéger dans un grand nombre d’affaires, et assister plus d’une fois aux perplexités, au désarroi, à l’affolement du jury.
Je n’étais pourtant pas de cette affaire où les jurés, après avoir répondu de telle manière que la Cour dût condamner l’accusé aux travaux forcés à perpétuité — épouvantés du résultat de leur vote, se réunirent aussitôt après séance et, précipités d’un excès dans un autre, signèrent un recours en grâce pur et simple.