HISTOIRE D'UN MELON
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ar une belle matinée du mois d'août 1868, mon meilleur ami, celui qui partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon linge aussi, était arrêté, à l'angle de la rue Vavin, en extase devant un melon.
Une outre de jus, un boulet de lumière! un vrai chef-d'œuvre de l'été qui, près de là, dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de rouiller les feuillages du Luxembourg!
Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses frères cantaloups, dans la paille dorée et rayonnante, rond comme un astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la majesté d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.
Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacés au cours de sa carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs «auditions» pour être compris. Alors, ce fut l'audition décisive; car, après quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra dans la boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa conquête.
Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec un melon sous le bras. Je dis—avec un melon—parce que ce hors-d'œuvre (considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui «a de quoi», d'où il résulte, pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de nonchalance heureuse dans la marche.
Mais, en résumé, le melon n'est pas indispensable.
Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, flânant aux enseignes, regardant les passants; il se croisa peut-être avec M. Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet, son voisin, lequel vivait encore; avec Sainte-Beuve, lancé au trot derrière une fillette...