Il est pressé, ce prince. Il ne va pas à la bataille, certes, mais bien plutôt pour voir sa belle; on est, chez lui, moins diable à quatre que vert-galant. Et, malgré l'impatience, étendu nonchalamment sur le velours du wagon d'honneur, on offre à sa suite quelques dragées prolifiques, aimable prince!—et puis, on bâille.

On bâille, entends-tu, chauffeur? Un prince bâille. Allons! plus vite encore, active et déchaîne, et lance, plus ardente encore, la retentissante chimère qui bouillonne et rugit sous ta main calleuse, et, malgré la pluie qui te glace, la vapeur qui te brûle, en avant!... Le chemin va... va! va!...

Oh! horreur!...

Horreur! que voit-on, là, en avant, sur la ligne? Une masse arrêtée, énorme!... un tombereau chargé de pierres de taille. Le charretier épouvanté dételle ses chevaux: il abandonne le fardier.—Horrible! Que faire? Le train se précipite à toute vapeur: c'est la mort!

C'est la mort? Pour le mécanicien, pour le chauffeur, peut-être; mais, avec de l'audace, pour le prince,—non!—Qu'en dis-tu?... Le mécanicien hausse les épaules. Allons! encore, encore! Lâchons tout!... O démence! Épouvantable intrépidité! Dévouement sublime!

Sublime! On entend un effroyable fracas de heurt et d'écrasement; le sol craque, le train sursaute, se cabre; la locomotive est effondrée, éventrée; la cheminée s'abat; de toutes parts, des quartiers de roc, lancés de la charrette broyée, volent en éclats, en poussière; les deux ouvriers gisent sur le chemin, le mécanicien tué, le chauffeur, les jambes fracassées; mais le train franchit l'obstacle, passe... Le prince est sauf!

Ah! prince, vous êtes sauf. Quel bonheur! Quelle joie pour votre auguste famille! quelle perte c'eût été pour elle et pour nous! Voilà une heureuse échappée, un vrai miracle, un chauffeur providentiel,—infirme désormais, pauvre diable; mais on lui doit une belle chandelle. Il l'aura sans doute... Cependant, le prince est sombre.

Il est sombre, ce bon prince; pour la première fois, ses intestins se resserrent. Il songe à ce qui aurait pu arriver... Quelle imprudence! et qui l'a commise?... Oh! ce chauffeur, ce gueux! Qu'on ne le laisse pas s'échapper!—Ne craignez rien, Altesse, il n'a plus de jambes!—Ah! très bien. Qu'on le juge! On le juge.—Qu'on le condamne! On le condamne.

Te voilà condamné, chauffeur! Tu n'as plus tes quatre-vingt-dix francs, plus de famille; tes petits sont bien abandonnés; ton père en cheveux blancs, il peut crever, à cette heure, comme un vieux cheval de charrue. Et ta femme; c'est maintenant qu'elle t'oublie, pendant les longs jours et les longues nuits qu'il te faut râler en prison... Qu'importe? Réjouis-toi: ton prince est vivant, bien vivant, pour ta patrie et sa belle, et pour longtemps!

Il y a longtemps de cette histoire, chauffeur. Sans doute, estropié, misérable, désespéré, tu t'es couché dans la tombe depuis bien des années. Écoute, je le dis pour consoler ta cendre: il est plus gras que jamais, le prince; il a perdu le goût des voyages; il rêve une situation assise, un trône, par exemple, d'où son cœur généreux, comme il a fait pour toi, se pencherait sur des millions de travailleurs, tes pareils, sur l'innombrable troupeau de tes frères, sur le peuple de France. Allons, dors en paix, chauffeur!