Il se lève, promène un regard sombre sur les murs, les armoires, les hardes, les souvenirs, les vieux portraits décorés d'un brin de buis flétri...

Dans un coin de la chambre, il y a deux commodes, l'une sur l'autre; la tante, à l'étroit dans son refuge, a empilé les meubles; elle n'a rien voulu aliéner de l'humble héritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille... Quelle est cette vieille tabatière? Il l'ouvre: dans la tabatière, il y a deux pièces de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui s'est éveillée et l'observe; de l'or! du vieil or d'économie, tout ce que possède la pauvre femme, sans doute, deux louis.

Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un coup de pied la chatte qui file en miaulant; ouvre la fenêtre, enjambe l'appui; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s'accrochant aux aspérités du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.

Le voilà dehors, envolé, libre!... L'air est vif, les passants vont et viennent; il lui semble qu'on le regarde. Que va-t-il faire?... il n'a ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pièce d'or, au fond de sa poche, lui brûle le creux de la main; l'atmosphère à ses oreilles bourdonne comme un train de chemin de fer en marche. Où aller? avec qui? Ses anciens camarades de collège? ils sont riches, lui pauvre: il serait moqué, humilié!... Il ira droit devant lui, à l'aventure! Tiens! la barrière; on lui en a toujours fait un tableau épouvantable, de cette barrière où le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas fiers; il y a d'autres grands gamins. Il y va.

Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse par là... Des vagabonds, de faux ouvriers, curieux de frotter leur cuir à cette peau délicate, l'emmènent boire, lui font changer sa pièce: on ne le quitte plus, il a de quoi payer.

L'heure passe... Il entre dans un bastringue où ses longs cheveux, sa joue imberbe, le font regarder singulièrement; des voyous à casquette écrasée, au poil gras plaqué aux tempes, ras au crâne, l'appellent «tante».

Tante!... elle est là-bas, bien triste, bien accablée sans doute; elle s'est aperçue de la laide action de son neveu; elle se dit en sanglotant qu'il finira mal!...

Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre: voilà qu'il a reçu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extérieurs muets. Écœuré, meurtri, la fièvre le prend; sa poche est vide, il grelotte...

Le matin lentement blanchit les toits. Combien de temps a-t-il marché ainsi sans voir le chemin?... Maintenant, il est dans son quartier: l'instinct l'a ramené: voilà sa rue. Les boutiques s'ouvrent; on le regarde passer honteux, défait, les vêtements en désordre; on le connaît, le petit Louis: des regards étonnés le suivent. La demeure qu'il fuyait hier est ouverte; allons!... il en franchit le seuil, tête baissée, traverse la cour, monte l'escalier en étouffant ses pas. La porte est entrebâillée: dans l'entrebâillement, la chatte arrêtée le regarde venir; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.

Il arrive,—oh! comme son cœur bat!—d'un doigt tremblant, il pousse la porte qui cède...