Le dessin avançait lentement. C'était un vilain métier, rude et triste.

Au dehors, pas un bruit: cette rue, démolie aujourd'hui, était déserte, morne; quelques rares passants, jamais une voiture. Il n'y avait dans le silence que la respiration entrecoupée de l'homme: je ne le voyais pas pleurer, je l'entendais sangloter en dedans. Ils aiment bien leurs femmes, ces gueux-là!

Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort, les cheveux plaqués aux tempes, la peau collée à l'os, le nez pincé, la bouche restée tordue d'avoir vomi son dernier râle, et les prunelles ternes avec le regard étonné des yeux qu'on n'a pas fermés. C'est une chose étrange et particulière aux cholériques qu'on ne peut baisser leurs paupières.

Il y avait une odeur âcre qui m'épouvantait; je ne sais si l'homme s'en aperçut:

—Monsieur, me dit-il, voulez-vous que j'aille chercher du chlore?

Je le regardai: il avait les dents serrées, la peau de son visage tremblait, les larmes allaient jaillir. Je répondis:—Non.

Nous restâmes là une heure encore, moi, le cœur serré, respirant le moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l'horreur grandissante; lui, toujours immobile sur sa chaise. Il ne se leva que deux ou trois fois pour moucher les chandelles dont le suif coulait en larmes jaunes.

Le dessin était fini; je le lui présentai.

—Oui..., oui..., fit-il, et il fut presque heureux, une seconde. Puis, comme j'avais pris mon chapeau et mon carton:

—Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carré, je n'avais pas osé vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le portrait..., voilà déjà bien du temps que je ne travaille pas...