ui, mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouvé un soir chez l'Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et des verres cassés; quant au profil qu'il représente, je ne l'ai pas connu vivant.
Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonné beaucoup de ces dessins lugubres, Portraits après décès; c'était, je crois, une spécialité dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières. Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait placé souvent en face de ces têtes de trépassés: le doigt de la mort, en les modelant pour l'éternité, leur imprime d'étranges grimaces, de singuliers sourires. Pour le métier que je fais, à présent, ce sont là de bonnes études.
Celle que vous avez retrouvée, que j'ai vue l'autre jour à votre mur dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de l'ouvrage pour moi dans ce temps-là. Le choléra, dont j'avais peur, m'a fait vivre à peu près un an, ma foi!
Les gens tombaient comme des mouches. La photographie coûtait cher, on me savait pauvre et peu exigeant:—Allez chercher l'artiste de la rue Neuve-Guillemin!
L'artiste était au bain froid. Une fois au moins, chaque jour, entre deux brassées, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh! houp! J'étais hors de l'eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine, m'essuyer dans mes hardes, c'était l'affaire d'un moment, et j'étais au «client». Je le suivais, quel qu'il fût, dans les greniers, dans les galetas, dans les petits logements d'ouvriers; j'arrivais après le médecin, après le prêtre; je laissais en partant cette consolation de ceux qui restent: un souvenir du visage des êtres disparus. Et j'ai souvent fait crédit. Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas été payé.
Dans la petite rue noire, étroite où je demeurais moi-même, c'était un pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures. J'entrai timide et furtif, conduit par un voisin; il me reçut gravement et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui remerciaient déjà.
C'était une grande misère. Il y avait une chaise préparée en face du cadavre; je tirai une feuille de papier et je commençai. Le voisin s'en était allé.
—Vous n'y verrez peut-être pas assez, monsieur?
—Très bien; merci.
La fenêtre était fermée, les rideaux, tirés. Sur la table de nuit, couverte d'un grand mouchoir blanc, on avait déposé l'eau bénite et la branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles fumaient en guise de cierges, éclairant la morte mal couchée dans un lit de bois peint, disloqué aux jointures. Autour le taudis était noir. A peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier: une table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine abandonnés, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons rougeâtres. Et dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf qui était au pied du lit.