Le lendemain, sans que j'y comprisse rien, deux hommes, qui étaient alors mes camarades, Gil-Naza et Stoëquart, vinrent me chercher en voiture et me conduisirent à Ever, dans un asile d'aliénés.
C'est ma première étape.
Le premier moment de stupéfaction passé, je repris mes sens; j'examinai l'entourage, assez propre. Un vieux, qui se disait roi de tous les pays, m'offrit le trône de Belgique, dont il ne se souciait plus, puis me quitta pour aller souffleter lentement et méthodiquement un idiot qui chantait en bavant.
Je restai là vingt-quatre heures, assez mal traité. J'ai subi la cellule et la camisole de force.
Puis Vallès vint me chercher, un matin, avec une voiture. Le soir, à huit heures, j'étais à Paris; je couchai chez moi.
Comment se fait-il qu'après avoir repris mon train habituel, déjeuné chez Brébant, dîné chez Marguerite, je fus accosté, dans la rue, par des individus qui me menèrent à la préfecture? Là encore je fus enfermé pendant une heure en cellule, puis je vis M. Macé, qui me causa familièrement, et me parut un homme intelligent et agréable.
Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me dépose à Ville-Évrard, un asile de gâteux. Vingt-quatre heures. De Ville-Évrard à Sainte-Anne. Encore vingt-quatre heures. Et enfin, en m'annonçant la liberté, dernière voiture, qui me conduit à Charenton, qu'on appelle Saint-Maurice, par euphémisme sans doute.
Cette bâtisse, divisée en cinq ou six ailes et surmontée d'une chapelle à fronton, regarde l'espace du haut des collines.
Elle a des prétentions au monument et se carre, muette et farouche, enceinte d'un fossé. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats à l'italienne. Ils attendent les cadavres.
De là-haut, la vue est vaste et magnifique. C'est la vallée où viennent confluer la Seine et la Marne. L'été, c'est un poudroiement d'or, un fourmillement de verdure admirable en toute cette étendue; l'hiver, c'est une solitude nue, froide et mélancolique. J'arrivais en automne: j'eus des aurores pourprées, lilas, et des couchants d'or tout mon soûl. Mais les grilles se croisent partout, et l'on voit la nature comme un poisson, à travers les mailles d'un filet.