L'établissement de Charenton se compose de dix-huit divisions, dix pour les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont établies sur le même modèle: une rangée de cellules enveloppant une cour entourée d'arcades. Pour mon début, on me séquestrait à la huitième, la division des agités, des fous dangereux; je ne pouvais pas être mieux servi. Je m'attendais donc à vivre dans une tempête de cris, de coups, de vociférations, de bonds désordonnés, d'extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me trouvant dans un groupe de seize à dix-huit personnes parfaitement recueillies, reposées et bien portantes. A peine deux fous.

L'un d'eux s'appelait S... C'était un boucher de province. Telles étaient sa maigreur, son étisie, sa faiblesse, qu'à peine se pouvait-il tenir sur les jambes. Deux garçons l'étayaient de chaque côté pour l'aider à marcher et pour le faire manger. Entre chaque bouchée, le misérable était pris de hoquets et d'horribles vomissements de sang.

L'infortuné n'avait aucune colère; il se bornait à gémir d'une voix triste, lamentable, épuisée:

—Pourquoi suis-je ici?... Oh! là là! Oh! là là!

Un beau matin, vers trois heures, il mourut, et l'on étendit son corps décharné sur la table d'amphithéâtre.

Je ne vois plus que des êtres intelligents et paisibles: Sylvis, ancien diplomate, taillé en hercule; Laudart, un joyeux soldat, capitaine d'infanterie; Cossonel, qui a peut-être un grain, car il se prétend investi d'un pouvoir occulte et forcé de rester pour accomplir sa mission jusqu'au bout; Richemont, le plus distingué des musiciens gentilshommes.

La maison marche à la cloche; à chaque instant on entend une sonnerie, qui indique telle ou telle fonction de la journée.

Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu'il fasse, pendant qu'on prépare les tables.

Un autre coup de cloche rappelle à table les pensionnaires.

Deux repas par jour, le café au lait ou le chocolat le matin.