n feuilletant chez l'éditeur Charavay, l'autre soir, un manuscrit posthume de ce condamné mort en exil, sa physionomie m'est réapparue dans le souvenir...

Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vîmes entrer, dans l'hôtel où je vivotais en compagnie de quelques étudiants, un garçon de vingt ans, blondasse, râpé, nez en quête, chapeau sur l'oreille, qui semblait un composé de Gringoire et de Panurge.

Le carabin qu'il venait voir nous le présenta:

—M. Eugène Vermesch, poète.

La maison, rue Vavin, maison aujourd'hui détruite, était précédée d'une cour plantée d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe de la table d'hôte. Invité à prendre sa part du déjeuner frugal, Vermesch, à la hâte, engloutit quelques bouchées, puis, c'était là sa préoccupation, tira de ses poches quelques feuillets imprimés fraîchement, et commença de nous jeter à la tête ses élucubrations.

Ce qu'il nous lut, c'était les Lettres à Mimi, une brochure qu'on a vue se faner parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odéon, l'inévitable vagissement de la vingtième année en ce temps, une ritournelle ressassée en l'honneur de la grisette idéale, ce mythe évanoui.

La guitare d'Eugène en valait une autre du même genre, pas plus. Difficilement, sur cet échantillon, l'auteur eût obtenu le moindre brin du «vert laurier» dont Banville est dépositaire; mais il montrait un rêve si pareil au mien, de si bon cœur enfilait le chapelet des hémistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui encore, je me rappelle en souriant sa tête enthousiaste, renversée en arrière, laissant pendre les cheveux, ses longs yeux doux filtrant une lueur charmée, les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa main, qu'il avait belle, envolé à la suite des rimes dans la brise qui, là haut, chantait à travers les arbres, et semait des fleurs d'acacia dans nos verres.

Ce qu'un autre, plus expérimenté dès lors, aurait pu lui reprocher, c'était un manque de personnalité, une assimilation trop flagrante; ses vers, pas mal faits d'ailleurs, sonnaient trop clairement l'écho des Béranger, des Musset, des Mürger. Pas de notes individuelles. Par là, il manquait au premier devoir de l'homme, et surtout de l'artiste, qui est de se montrer soi-même afin de rendre fidèlement à l'œuvre les virtuosités originales qu'il a reçues de la nature.

Mais tant d'autres ont réussi et sont honorés pour une pareille lâcheté de tempérament, que je ne saurais en faire un crime à Vermesch. D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du pastiche, et je le montrerai tout à l'heure.

Depuis son débarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de Seine, en une chambre d'hôtel qui l'abrita jusqu'à l'heure de la fuite, c'est-à-dire neuf années environ.