Eh! quoi, me demander ce que c’est qu’une femme,
A moi dont le destin est d’ignorer l’amour?
D’un aveugle affligé vous déchireriez l’âme,
Si vous lui demandiez ce que c’est que le jour.
Dom Galéas passait à l’état de demi-dieu quand une déconvenue vint se mêler à ses triomphes. En avril 1776, les Loges maçonniques des Chartrons, l’Amitié et la Française réunies, offraient un banquet à un haut dignitaire, Son Altesse Monseigneur le duc de Chartres[452]. Comme toujours, les affiliés bordelais avaient royalement fait les choses: les fauteuils d’honneur, occupés par le duc et la duchesse, étaient placés au centre de cinq tables de dames en toilettes d’apparat. Après les crus célèbres du Médoc, on sablait le champagne, quand surgit, sous le feu éclatant des lustres, une ombre en forme de spectre. L’ombre avança à pas comptés, frôlant au passage le satin des épaules et la poudre des chevelures, s’arrêta en face du prince, salua d’une inclinaison olympienne et se campa de la façon avantageuse qui sied à une ombre consciente de sa valeur...
A ce spectacle inattendu, il se fit un silence mêlé d’angoisse. Sur quoi, fier de son effet, Dom Galéas—car c’était lui—tira de sa poche quelques douzaines d’alexandrins et commença à lire, en agitant ses bras gigantesques... A la première strophe, les invités royaux se regardèrent. A la seconde, ils s’appliquèrent un mouchoir sur la bouche. A la troisième, ils éclatèrent, entraînant avec eux l’unanimité des assistants... Force fut bien à l’orateur de se rendre à l’évidence: sa muse demeurait incomprise. Il coupa court, ébaucha une révérence qui accrut l’hilarité générale, et, digne sous l’affront, se retira sans perdre une ligne de sa taille.—Tel fut le dernier exploit du plus fécond des Bénédictins[453].
Pendant que la franc-maçonnerie s’agite, en habits de gala, Mme Duplessy, accoudée à sa fenêtre, continue à voir défiler les gens: un emploi dont l’intérêt ne fait que s’accroître... Mais que de mélancolie au fond de son regard, et aussi que de surprise! Des modifications si profondes se sont produites, en l’espace de quelques années, au sein de la cité qui lui est chère!
Tandis qu’aigries et endettées les familles parlementaires se tiennent à l’écart, cherchant, sous le couvert de bouderies irréductibles, à réparer les brèches de leur patrimoine[454], un élément de formation récente, riche, élégant, jaloux de briller et ne regardant point à la dépense, opère, à travers les débris de la société ancienne, une trouée victorieuse.
Il se compose d’une fraction du haut négoce—non le négoce patient, économe, patriarcal, qui fit l’honneur de la Rousselle; mais celui de l’armement, où parfois l’esprit d’aventure supplée au labeur quotidien, et que de téméraires navigations enrichissent ou ruinent en l’espace de quelques mois.
Le premier, par ses tendances, ses goûts et de longues traditions de vertus domestiques, se rapproche de la robe qui, le plus souvent, tire de lui son origine et sa fortune. Le second vise plus haut: c’est la noblesse d’épée qu’il s’est offerte pour modèle. Richelieu, à vrai dire, l’aida de tout son pouvoir, heureux d’opposer à l’aristocratie parlementaire la puissance déjà irrésistible de l’argent[455]. Grâce à ses incitations malsaines, ces marchands affinés figurent proprement—sans titres ni blason—des manières de grand seigneur, menant un train de princes, installés dans des demeures superbes, aimant le luxe, favorisant les arts, semant l’or avec d’autant plus de désinvolture qu’il leur coûte moins à gagner; mais, en même temps, protecteurs de la galanterie vénale, habitués des soupers équivoques, fervents adeptes de la masse aux dés: à ce point que, pour mettre fin à leurs parties furieuses, M. de Clugny, le nouvel intendant, devra faire démolir la salle de jeu où ils s’éternisent malgré lui[456].