Ces mœurs relâchées, imitées de Versailles, ne sont point pour inspirer le respect. Le peuple se transforme en juge d’autant plus rigoureux que les doctrines égalitaires lui ouvrent un nouvel horizon. Les gentilshommes perdent chaque jour de leur prestige, tandis que le clergé cesse de paraître infaillible. Au besoin, on s’insurge contre lui... Pour la procession du Jubilé, le curé de Sainte-Eulalie veut faire revivre les anciennes classifications: les pauvres en tête, puis la plèbe, la bourgeoisie, et, près des officiants—à la place d’honneur—les gens de qualité. Grand tumulte à cette nouvelle. On crie, de toutes parts, que Dieu ne distingue pas... Et voilà artisans et artisanes qui, cherchant noise aux coiffures haut montées des dames, se mettent en mesure d’écraser «toutes ces grecques»: il ne faut rien moins que l’intervention des troupes pour sauver les perruques aristocratiques[457].

De la noblesse et de ceux qui la copient, la désaffection s’étend à la personne du roi, sinon à la royauté elle-même. Au lendemain de la rentrée triomphale du Parlement, se célèbrent les fêtes du sacre—jadis une occasion de réjouissances publiques. Malgré le mot d’ordre, Bordeaux ne témoigne que de l’indifférence. Quelques «petits fagots» brûlés devant l’Hôtel de Ville, avec les salves réglementaires et une rangée de lampions alignés par la Jurade: là se borne le tribut officiel de la Guyenne. Les particuliers se mettent encore moins en frais. En dehors des juifs et de certains négociants, personne ne bouge. Sans l’appoint des francs-maçons qui organisèrent, aux Carmes, un service fort goûté, tout se serait «passé bien pauvrement»[458].

Les campagnes n’échappent pas à la contagion. Ce n’est que par un reste d’habitude qu’elles pratiquent encore l’obéissance. La crise de 1773 est féconde en révélations sur le travail qui s’opère dans leur sein. Maintenues par la force, elles se résignent—jusqu’à l’heure de l’explosion. En attendant, le sentiment qui les domine est celui de la défiance: une défiance résolue, persistante, invincible... Vienne le jour où l’on substituera un impôt presque bénin au scandale des corvées, le paysan se soulèvera, convaincu que la réforme n’est qu’un leurre et que les corvées reparaîtront, avec leur cortège d’abus, dès que l’impôt destiné à en tenir lieu sera lui-même acclimaté... Faut-il le dire? Le paysan n’est pas seul à penser de la sorte: la bourgeoisie et le Parlement éprouvent les mêmes inquiétudes... Les tours de passe-passe de Terray datent d’hier, et chacun sait que les Calonne suivent de près les Necker et les Turgot!

Pendant que l’État court à sa perte, Bordeaux se divertit. Les modes vont leur train, remplaçant les panaches enrubannés au désespoir d’Éole par les chapeaux corvette bonne brise. Le tripot du duc de Duras, qui se moque de la police et des règlements, ajoute un nouveau jeu—le loto!—à la liste déjà longue de ceux à l’aide desquels il dépouille les gens. Bardineau, chez qui le beau monde afflue, inaugure des séries de fêtes durant lesquelles, au fond de chambres reculées, on fait aussi danser l’or et l’argent. M. de Mouchy multiplie les glaces pour y mirer ses insignes de maréchal de France et son manteau ducal si ample «qu’il en a la charge d’un mulet». Madame l’Étiquette, enfin, passe ses nuits à élucider la grave question de savoir si présidentes et conseillères peuvent être admises à l’honneur de saluer les princesses du sang[459].

Mme Duplessy avait plus de clairvoyance. Elle estimait, avec bien d’autres, que si Dieu n’y mettait ordre, on finirait par la culbute. Les débuts du règne de Louis XVI calmèrent un peu ses craintes. Comme tout son entourage, elle applaudit à l’expulsion de l’ancien personnel, fit crédit aux bonnes intentions du jeune prince, marqua un vif enthousiasme pour l’œuvre de Turgot dont, au prix de mille efforts, elle se procura l’image[460]... Ce ne furent, hélas! que des espérances sans lendemain, après lesquelles les mieux disposés cédèrent au découragement. Chez elle, une pointe d’amertume se mêle à la déception quand elle relève les réformes non accomplies, les taxes maintenues, les pensions persistantes en dépit de la détresse publique. Le roi, dit-elle, a signé une déclaration par laquelle il paraît qu’il veut s’occuper du bonheur de ses peuples!... Elle ajoute, non sans ironie: Croyez-vous que les impôts en diminueront?

Bientôt, avec le détachement empreint de fatalisme qui fut la grâce d’état de cette génération consciente d’un danger imminent, mais impuissante à le prévenir, elle revient, en badinant, à sa chronique quotidienne. Quoique affaiblie et réduite au lait de chèvre relevé de deux doigts d’alicante, elle a encore l’œil bon, la plume agile, parfois même la dent mordante...

A l’en croire, les Mouchy ont pour leur bourse des tendresses d’Harpagon. Marraine d’un navire, la grande prêtresse du cérémonial se laisse couvrir de fleurs sans offrir un denier aux matelots de l’équipage... En pareille circonstance, s’écrie la narratrice, Mme d’Egmont avait vidé ses poches et emprunté dix louis à M. d’Estissac!

Le théâtre, fort mal en point depuis le départ de l’impresario en titre, l’intéresse toujours[461]. On y fait maintenant, avec un chanteur célèbre, auquel on donne cinq cents francs par représentation, de la musique dans le goût étranger... Adieu, soupire l’excellente femme, la musique nationale si bien assortie à notre langue et à notre caractère: on l’anéantit, sera-t-elle jamais remplacée?... Mais voilà qu’un jour on reprend la classique tragédie. La tentation est trop forte: Mme Duplessy n’y résiste pas... Vite, sa robe de taffetas d’Espagne, son point du jour à gros grains, sa guipure à la modestie, et elle court au spectacle: «Si quelqu’un, écrit-elle, vous dit m’avoir vue à la Comédie et veut parier, ne pariez pas, car j’y fus samedi. Il y a là une excellente actrice, nommée Mlle Sainval, que votre sœur avoit envie de voir; mais, ne pouvant y aller seule de femme, elle me proposa de l’accompagner... On donnoit Didon. Vous pouvez vous rappeler que nous l’avons vu jouer à Mlle Clairon; mais je crois que celle-ci rend ses rôles plus intéressants et que ses mouvements sont plus vrais et plus expressifs...»

Ce fut sa dernière débauche. Pourtant elle vivait encore à l’ouverture de la nouvelle salle, que l’on inaugura par une représentation d’Athalie. Fidèle à son amour des lettres, Mme Duplessy occupa cette soirée à relire, au fond de sa bergère, le chef-d’œuvre de Racine. Vainement le corps s’affaiblissait, l’esprit demeurait intact. Quant à sa philosophie, elle restait également la même, insensible aux petitesses du monde, et—quoique désabusée—bienveillante, sereine, s’ingéniant à n’attrister personne...

Après une existence aussi laborieuse, l’heure du repos allait enfin sonner pour elle.