Né au cœur de la Gascogne, Gascon jusques aux moelles, celui qu’on appela d’abord La Brède conserva toujours intacts l’empreinte et le culte de son pays. Sa jeunesse s’écoula à Bordeaux, d’où il ne s’éloigna que durant les années de collège. L’établissement de Juilly, tenu par les Oratoriens, était alors en grande vogue. C’est là qu’on le mit en pension avec bon nombre de ses amis d’enfance... Jean-Jacques Bel et Barbot, un peu plus jeunes, ne tardèrent pas à l’y rejoindre.
C’était, à cette époque, un voyage de longue durée, pénible, périlleux. Avant de boucler sa valise, on tâchait de se procurer des compagnons de route[51]. On se risquait seul dans les limites de la province; pour aller à Bayonne ou à Paris, on éprouvait le besoin de se sentir en forces.
Nul doute que la jeune colonie ne cheminât de concert et à frais communs: une carrossée exubérante de santé et de sève! Des figures nouvelles, comme les régions traversées, des embarras d’auberge, des mécomptes à la poste aux chevaux, des heurts, des ruades, des cahots, des essieux rompus, tels étaient les incidents ordinaires de ces lointaines expéditions. Aventures, dangers, plaisirs, privations, tout contribuait à augmenter la force d’un lien créé déjà par l’identité d’origine. Au collège, également, on sentait le besoin de se toucher les coudes. L’accès n’en était pas toujours facile à ces méridionaux transplantés sur une terre inconnue. Leur regard vif, mobile, ensoleillé, certaine tournure d’esprit familière et moqueuse, cet accent pittoresque confinant au comique, ces allures conquérantes, qui sont le propre des races de la Garonne, contrastaient étrangement avec les façons des écoliers du Nord. Les têtes à la d’Artagnan prêtaient aux railleries... Dieu sait si on les leur épargnait[52]!
Au cours de ces épreuves de l’adolescence—épopées inoubliables—se nouaient des affections robustes que, plus tard, resserrait encore un commerce de chaque jour. Comment La Brède n’eût-il pas chéri Bordeaux! C’est à Bordeaux que vivaient ses meilleurs amis et se concentraient ses plus chers souvenirs; à Bordeaux qu’il faisait son droit sous les deux Tanesse et le vieil Albessard[53]; qu’il entrait dans la robe; qu’il se mariait; qu’il voyait naître ses enfants; qu’il acquérait une situation considérable accrue par son élévation à la charge de président à mortier, héritage d’un oncle qui, avec son nom, lui léguait toute sa fortune[54].
Ce n’est qu’à la fin de la Régence, après le succès des Lettres persanes, qu’il se décida à visiter Paris. Inconnu, la veille, il devenait célèbre avec une soudaineté dont les annales littéraires ne mentionnent aucun exemple... Célèbre! nous disons bien, car, malgré l’anonymat du livre, on ne tarda pas à en connaître l’auteur. L’enivrement d’une notoriété au-dessus des plus beaux rêves, le désir légitime de cueillir les couronnes tressées à son intention, la volonté aussi de compléter le bagage nécessaire à d’autres travaux caressés de longue date, le déterminèrent à accomplir le voyage.
Ce fut une entrée triomphale: les femmes surtout en firent les frais. On l’accueillit avec transports dans les cercles à la mode. Mme de Tencin le sacra grand homme, la marquise de Lambert lui promit l’immortalité académique, Mme de Prie daigna lui sourire. L’engouement des boudoirs ne fut pas moindre: avec un peu de complaisance, l’oriental Rica eût goûté à Paris les joies capiteuses que, jusqu’alors, lui avait réservées son harem d’Ispahan.
Le premier nuage qui surgit à l’horizon se leva du côté de Versailles. L’écrivain avait frappé trop haut et trop juste pour que bien des gens ne se sentissent pas atteints. Les jugements irrévérencieux sur Louis XIV ne causèrent que peu d’ombrage, tant la décrépitude du grand roi avait semblé lourde à la nation entière; mais les attaques contre le pouvoir et ses ministres, les railleries à l’adresse de certains ordres religieux, les sarcasmes contre le corps des laquais, «ce séminaire de grands seigneurs,» les idées factieuses qui, sous une forme légère, aussi mordante que nouvelle, éclataient tout le long du livre comme une menace pour l’avenir, tout cela—en jetant le trouble en haut lieu—exaspérait une somme énorme de vanités et provoquait de formidables colères. La cour jugea opportun de tenir rigueur à cet impertinent: celui-ci, blessé dans son orgueil, se consola en répétant cette parole qu’à Versailles tout le monde est petit, tandis qu’à Paris tout le monde est grand!
Sa pensée ne tardait pas, d’ailleurs, à suivre une autre direction.—J’aimais encore, confesse-t-il, à l’âge de trente-cinq ans... Le cher président ne fait pas bonne mesure!... Quoi qu’il en soit, ce fut un sentiment tendre qui le décida à publier le Temple de Gnide, une œuvre anacréontique découverte—assurait l’éditeur—parmi les manuscrits d’un évêque arménien, et qui semblait avoir été écrite dans l’alcôve d’Aspasie... Le beau sexe lui fit un brillant accueil: toutes les femmes, mises en appétit par ce ragoût d’une saveur antique réclamèrent, malgré le carême, des professeurs de langue grecque[55].
Au cours de cette idylle, de nouveaux soucis allaient surgir, pour raison de candidature académique. Jugeant l’occasion propice, Mme de Lambert s’était mise en campagne. L’affaire ne laissa pas que d’être chaude. Les adversaires du président formulaient cette objection spécieuse: «Si vous êtes l’auteur des Lettres persanes, il y en a une contre la Compagnie à la porte de laquelle vous frappez. Si vous n’en êtes pas l’auteur, où sont vos titres?...» Les fidèles de la marquise, habilement dirigés, n’en parvinrent pas moins à emporter la place. Mais Versailles veillait: le vote fut cassé, sous prétexte que l’élu, attaché au Parlement de Guyenne, ne pouvait résider à Paris[56].