Ces jours-là sont jours de fête pour le logis du Jardin-Public. Les serviteurs, affairés, chuchotent à l’antichambre. Le salon, garni de plantes et de fleurs, brille, sous le feu des lumières, d’un éclat insolite.

Chacun des habitués est à son poste. Jean-Jacques Bel, isolé dans un coin, ébauche un sourire distrait. Marcellus lorgne un Téniers dont il connaît tous les détails. M. de Navarre, par manière de contenance, débite un madrigal à Mme de Pontac, qui l’écoute à peine. Dom Galéas promène sa silhouette fantasque. Le Père François, enveloppé dans sa douillette, médite sans succès un problème ardu. Élisabeth Duplessy se meurt d’impatience, tandis que sa mère, parée de sa robe de satin crème, donne un coup d’œil aux derniers préparatifs. Barbot, qui a assisté à l’arrivée du carrosse, fournit, pour la dixième fois, sur la santé du voyageur, des nouvelles accueillies avec une vive curiosité.

Enfin, il apparaît...

Démarche modeste, mise simple, vêtements d’étoffes communes, sans dorures, ni broderies: le mépris qu’il professe à l’égard des petits-maîtres égale son dédain des grands seigneurs... A ne juger que la tournure, tout l’air d’un bourgeois de province, vivant sur sa terre et ménager de son bien.

La tête, c’est autre chose. Hormis celle de Voltaire, il n’en est pas de plus curieuse. Mais quelle différence d’expression! Chez l’un, le génie est marqué au coin de l’impudence; chez l’autre, il est fait de douceur et de bonté... «Eh!—proclame le chevalier d’Aydie—qui n’aimeroit pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou digne d’admiration ou adorable[73]?»—Adorable n’est pas trop fort, tant est puissante la séduction. L’œil, pénétrant et vif, bien que voilé par la myopie—cet œil méridional à qui rien n’échappe—recèle des trésors de caresses. De même, la bouche, fine, quelque peu sensuelle, d’une raillerie implacable pour le vice et les abus, s’éclaire, dans l’intimité, de sourires exquis... On a dit: un masque de médaille, un profil d’empereur romain. C’est cela même, avec un reflet de la grâce asiatique illuminée par l’esprit gaulois.

Comme, sous l’influence du ciel natal, cette figure, d’une étrange mobilité, s’épanouit! A part quelques privilégiés, on ne la connaît guère hors de Bordeaux. La nature de Montesquieu répugne aux exhibitions de commande. Son regard, qui plonge dans la lumière «avec une espèce de ravissement», voit trouble au milieu des fêtes. La timidité fut le fléau de sa vie: elle lie sa langue, met un nuage sur ses pensées, dérange ses expressions, obscurcit même ses organes... Il n’aime que les maisons où il peut se tirer d’affaire avec son esprit de tous les jours[74]. Ailleurs, il est distrait, soucieux, méditatif. S’il apporte quelque attention autour de lui, c’est qu’il poursuit un sujet d’étude. Le plus souvent, il se dérobe aux curieux, soit pour rester en tête-à-tête avec lui-même, soit pour s’entretenir, avec les étrangers, des goûts, des mœurs, des lois de leur pays... La duchesse de Chaulnes s’en plaignait comme d’un manque d’égards: cet homme, disait-elle, vient chez nous faire son livre!

En Guyenne, au contraire, les facultés brillantes de Montesquieu s’affirment sans réserve. Sa conversation est un feu roulant d’éloquence familière. Simple, dépourvue d’apprêt, d’une narquoise bonhomie, empruntant ses couleurs aux choses de la vie courante, sans jamais être triviale, elle éclate en traits audacieux. Aucun obstacle ne la paralyse, ni le défaut d’assurance, ni la connaissance incomplète des auditeurs, ni la crainte—instinctive chez les provinciaux de passage à Paris—d’une police toujours en éveil. Sa verve, en toute liberté, se donne carrière, gasconnant sans provoquer les sourires, se prêtant de bonne grâce au choc des interruptions, déroulant une liste interminable de menus faits recueillis durant les mois d’absence... Que de récits étincelants, d’anecdotes plaisantes, d’aperçus ingénieux, de jugements profonds, dans le goût de ces Lettres persanes qui s’étaient vendues «comme du pain», et auxquelles les libraires, à grands cris, sollicitaient une suite!

A vrai dire, il s’en fallait de beaucoup que la matière fût épuisée. Dans sa fulgurante satire, Montesquieu a souvent négligé le détail. On ne doit pas s’en étonner. Les premières lettres—presque d’un écolier—furent écrites, en manière de distraction, entre une leçon de droit romain et un chapitre de Cujas[75]. Les autres émanent d’un robin d’éclosion récente, que des fonctions sédentaires confinent au fond de sa province. Comment connaîtrait-il la capitale, ne l’ayant aperçue qu’à travers les rideaux du carrosse qui l’emmena chez les Oratoriens? Quant à Versailles, c’est à peine s’il en soupçonne l’existence. Personnellement, il n’a rien vu des platitudes dont la cour est le théâtre. Ses informations, il les tient des gazettes: le document direct lui manque. Aussi, après avoir frappé à la marque de son génie des pensées qui circulent parmi une élite audacieuse, a-t-il soin de laisser dans l’ombre ce qui exige des précisions. Si, par aventure, il se hasarde sur un terrain inexploré, l’exactitude s’en ressent. Veut-il peindre un courtisan, c’est-à-dire «l’une des personnes du royaume qui représentent le mieux»? il montre un petit homme si fier, humant avec tant de hauteur une prise de tabac, crachant avec tant de flegme, caressant ses chiens d’une manière si offensante pour ses semblables, qu’on ne peut se lasser de l’admirer[76]... Ce portrait, d’une forme piquante, est peut-être celui des gentillâtres de Gascogne; mais il est impossible d’y reconnaître le grand seigneur pompeux du règne de Louis XIV, pas plus que le roué, d’allures débraillées, des beaux jours de la Régence... L’imagination de l’artiste a suppléé au modèle qui lui faisait défaut[77].

Écrivant dix ans plus tard, Montesquieu eût, d’une main autrement sûre, accusé la ressemblance! C’est qu’alors la région habitée par ceux «qui voient le roi» n’avait plus de secrets pour lui... région étrange où donner la main à un galant homme de son espèce constitue une dérogeance, où le talent est gouverné par des valets, où le sort des peuples dépend d’une favorite, où les liens de famille sont rompus, où les races, ruinées par le luxe et les vices, se relèvent par des alliances qui jouent le rôle «du fumier dont on engraisse les terres montagneuses et arides...» Oh! ces puissants, heureux de le mortifier, ces gens en place dont la faveur va se refroidissant à mesure que grandit celle du public, les haines sottes, les jalousies mesquines, les compromissions scandaleuses! Quels chapitres admirables pour un second volume des Lettres persanes! Ces chapitres qui nous manquent virent sûrement le jour, sous forme de vibrantes improvisations... Seul, hélas! le salon de Mme Duplessy en goûta l’ironie vengeresse.