—Monsieur, nos sénateurs ne sont pas de grands génies, mais on les sait incorruptibles.

D’empirique à robin la riposte était dure.—Il est vrai que ce railleur émérite devait, un jour, faire amende honorable. Arrivé au terme de sa carrière, il formulera en termes non équivoques sa respectueuse estime pour ceux dont jadis il avait partagé les travaux: Que serait devenue, s’écrie-t-il, la plus belle monarchie du monde sans les lenteurs, les plaintes, les prières de ses magistrats!...

Où Montesquieu subit sans conteste l’influence de son entourage, c’est dans le choix qu’il fit de ses premiers sujets d’étude: le souci des recherches scientifiques, alors très en vogue en Guyenne, devança chez lui le culte de la pensée. Plus tard, dans les retouches perpétuelles opérées à ses œuvres—il faisait des brouillons même pour ses billets doux[92]!—l’empire exercé par ses compatriotes se manifestera d’une façon plus saisissante encore... On aurait peine à découvrir un écrivain aimant à ce degré les corrections et les conseils. Rien ne le distrait de cette préoccupation qu’il faut se relire sans cesse sous le contrôle d’un ami. Elle passe avant ses affaires de famille, avant le soin de ses procès, avant les inquiétudes que lui cause sa vue, pour laquelle il devra, un jour ou l’autre, «ouvrir le volet de la fenêtre[93]...» La légende rapporte que Molière essayait sur sa gouvernante les effets dont il ne se sentait pas sûr: on peut gager que Montesquieu, à l’ombre de ses bois de pins, soumit à la même épreuve son factotum Léveillé.

A Paris, le nombre est incalculable de ceux qu’il consulta avant d’affronter le public: parmi les femmes, Mmes de Tencin, du Deffant, de Lambert, de Mirepoix et cette nymphe lascive qu’on nomme Mlle de Clermont; parmi les hommes, Helvétius, Silhouette, le président Hénault, le chevalier d’Aydie, Saurin, Fontenelle, Crébillon, bien d’autres encore. Il y en a de tous les pays, sans compter le Père Castel qui n’était d’aucun et dont la mission consistait à dégager les points de conscience. L’honnête Jésuite accomplissait sa besogne comme s’il eût siégé à la congrégation de l’Index; il changeait un mot par-ci, une phrase par-là, raturait, expurgeait, supprimait, sans rencontrer d’opposition. «Je ne connais rien de plus noble, s’écriait-il, que votre facilité à vous prêter à tous les tempéraments.» Éloge mérité: Montesquieu, sans doute en expiation de ses vieux péchés, se prêtait avec une complaisance inaltérable.

A part cette spécialité, dont le Révérend Père conserva le monopole, c’est à Bordeaux qu’étaient réunis ses censeurs les plus précieux: Barbot, Jean-Jacques Bel, l’abbé de Guasco...

Ce dernier n’ayant en France ni famille ni attaches, Montesquieu l’attirait facilement chez lui. C’est à La Brède qu’il prenait le plus de plaisir à le recevoir: «Je me fais une fête de vous mener à ma campagne où vous trouverez un château gothique, à la vérité, mais orné de dehors charmants, dont j’ai pris l’idée en Angleterre. Comme vous avez du goût, je vous consulterai sur les choses que j’entends ajouter à ce qui est déjà fait. Mais je vous consulterai surtout sur mon grand ouvrage qui avance à pas de géants depuis que je ne suis plus dissipé par les dîners et les soupers de Paris. Mon estomac s’en trouve aussi mieux, et j’espère que la société avec laquelle vous vivrez chez moi sera le meilleur spécifique contre vos incommodités.»

Il y aurait eu mauvaise grâce à refuser. D’autant mieux que le châtelain revenait à la charge, réfutant les objections, aplanissant les obstacles... L’éloignement? deux heures de Bordeaux. La fatigue? il n’est pas d’exercice préférable à celui du cheval... Montesquieu, avec le docteur Sydenham, estime que c’est une panacée infaillible contre les vapeurs et la faiblesse des poumons[94]. Il possède, d’ailleurs, une monture merveilleuse qui est «comme un bateau sur un canal tranquille, comme une gondole de Venise, comme un oiseau qui plane dans les airs.» Et lorsque l’abbé s’est, une première fois, rendu à ses instances, comment se dispenser de revenir! La Brède s’est transformée d’après ses conseils: c’est le plus beau lieu qu’on puisse voir. Les prairies ont réussi au delà de toute attente, le papillon a brisé sa chrysalide, et Léveillé, son régisseur fidèle, ne cesse de s’écrier: Boudri bien que M. l’abbé bis aco!

Oh! les heures ne restent pas inoccupées dans la vaste bibliothèque, dont la porte—étroite et basse—est surmontée de cette devise: Hic mortui docent vivos mori. Heures délicieuses! Le président a des coquetteries adorables, des flatteries enveloppantes, des inflexions de voix irrésistibles en leur saveur gasconne... L’abbé, j’ai envoyé votre anacréontique à ma fille: une pièce exquise!.. L’abbé, j’ai lu votre épître à la comtesse: c’est du dernier galant!... L’abbé, je vous sacre poète!—Il le présente à tous comme un grand homme, applaudit à ses succès, le coiffe de couronnes, l’accable de lauriers...

Après quoi, il le gratifie de dissertations sur les Grecs et les Romains, l’histoire de Pachymère, Carthage, Babylone, Alexandrie, répandant sur le monde antique des torrents de lumière. On passe ensuite aux manuscrits. On lit tout, de la première à la dernière ligne, sauf à relire encore quand les retouches seront mises au net. Le grand ouvrage absorbe le plus clair des soirées; mais on n’a garde d’oublier les travaux moins sévères, car tout, dans cet esprit, est matière à préoccupations. Il n’est pas jusqu’aux critiques qui ne l’inquiètent. Décèlent-elles une plume janséniste ou huguenote? il est sur des charbons ardents. Tournent-elles à sa louange? Le souci n’est pas moins vif, car chacun, lui semble-t-il, aura cette impression que l’admiré conniva avec l’admirateur.

Quelque profondes que fussent ses sympathies pour Guasco, l’intimité était autrement grande avec Jean-Jacques Bel et Barbot: des amis de vieille date et des correcteurs à toute épreuve. Ce n’est point un simple avis qu’il sollicite d’eux, mais un examen confinant à la collaboration. «Je vous dirai, écrit le président, que Mademoiselle[95] m’obligea, il y a quelque temps que j’étois chez elle, à lui lire un petit roman. Je voudrois bien vous l’envoyer pour savoir ce que vous en pensez. Mme de Mirepoix, à qui je le montrai, et qui a prodigieusement de goût, me fit quatre ou cinq critiques très bonnes et dont je profitai. Il faudroit donc, si je vous l’envoie, que vous en jugeassiez sans flatterie, car je sais bien que vous ne me jugerez pas avec sévérité, que votre cœur sera pour; mais je voudrois que votre esprit fût contre...» Et, précisant la nature de la mission confiée, il spécifie en ces termes: «Il faudroit que le jugement portât sur le tout et sur les parties, même sur les fautes de style[96]