Ainsi dit, ainsi fait....

Les publications récentes du baron de Montesquieu en fournissent une preuve décisive. L’éditeur des Mélanges a cru devoir—il faut l’en louer—joindre à l’une des productions inédites de son ancêtre, intitulée Histoire véritable, la critique qu’en fit Jean-Jacques Bel: un travail qui révèle, chez son auteur, les plus hautes qualités de discernement, d’érudition, de tact. Jamais oracle du Lundi ne fit preuve d’une plus grande maîtrise: douze pages de remarques sur les transformations du héros de cette aventure, lequel n’est autre qu’un métempsycosiste, tour à tour valet fripon, sauterelle, éléphant, galant trompeur, mari trompé, escroc, petit-maître, eunuque, courtisan, courtisane... Parfois Jean-Jacques Bel s’écrie: Admirable! En quoi, il a raison. Mais, quand l’occasion s’en présente, il ne craint pas de dire: ceci est bas, cela manque de goût, ce passage est de trop, cet autre ne vaut guère... Il met chaque paragraphe au point, et, finalement, conclut de la façon suivante: moi, je recommencerais!... Telle était la confiance inspirée par lui que l’Histoire véritable resta enfouie au fond d’un tiroir.

Barbot procédait de la même manière... La tradition assure que quelques-unes des Lettres persanes émanent de lui. N’en retenons qu’un enseignement, c’est qu’on le jugea capable de les écrire; mais le bijou littéraire tiré des épanchements de Rica et d’Usbek marque trop d’unité pour que deux plumes aient pu s’y confondre. Le rôle de Barbot, pour être plus modeste, n’en fut pas moins utile; c’était celui du jardinier qui, à l’heure où la plante entre en travail, dirige ses efforts, facilite les poussées de sève, élague les frondaisons parasites, contribue, en un mot, à l’épanouissement de la fleur et du fruit.

Ce lettré, doublé d’un penseur, suivit avec amour la gestation de l’Esprit des lois: pas une idée, pas une formule n’échappa à son contrôle. La dette contractée vis-à-vis de lui était lourde: c’est dans sa demeure, en signe de reconnaissance, que le manuscrit vit le jour pour la première fois. Le 10 février 1745, Montesquieu écrivait à Guasco: «Je serai en ville après-demain. Ne vous engagez pas à dîner pour vendredi. Vous êtes invité chez le président Barbot. Il faudra y être arrivé à dix heures précises du matin pour commencer la lecture du grand ouvrage...»

Elle eut lieu, à l’heure dite, cette lecture mémorable. Quelles personnes y assistèrent? Montesquieu n’avait annoncé que son fils et Guasco[97]; mais on peut tenir pour certain que d’autres amis furent convoqués... Durant trois jours, la voix chaude du Président se fit entendre: quelques critiques, suivies aussitôt de corrections, quelques éclaircissements, fournis d’une humeur parfaite, tels furent les seuls incidents de cette scène digne du pinceau d’un maître. Et ce fut une admiration sans mélange quand l’auditoire découvrit l’enchaînement du corps de doctrines qui allait devenir le guide des législateurs de tous les pays!

Combien différent devait être l’accueil de Paris! Le cénacle qui eut la primeur de l’Esprit des lois ne comprenait pourtant que lettrés et philosophes: Hénault, Saurin, Crébillon, Fontenelle... Leur arrêt fut aussi dur qu’inattendu: ces juges perspicaces insinuèrent qu’il serait sage de jeter le manuscrit au feu...

Helvétius ne se montra pas moins cruel. Pour lui, Montesquieu faisait sa cour aux préjugés comme l’adolescent en use à l’égard des coquettes hors d’âge; il pactisait avec l’erreur et sacrifiait à la flatterie. «Passe pour les prêtres, déclarait-il! En faisant votre part de gâteau à ces cerbères de l’Église, vous les faites taire sur votre religion; sur le reste, ils ne vous entendent pas. Nos robins ne sont en état ni de vous lire, ni de vous juger. Quant à nos aristocrates et à nos despotes de tous genres, s’ils vous entendent, ils ne doivent pas trop vous en vouloir: c’est le reproche que j’ai toujours fait à vos principes...» Critique judicieuse, formulée en termes heureux!—C’est ce que ce pédant, à l’esprit étroit, appelait «envelopper son jugement de tous les égards de l’intérêt et de l’amitié...»

Quel fut, après cette seconde lecture, l’état d’âme de Montesquieu? Sa foi dans l’œuvre capitale de ses veilles ne subit-elle aucune atteinte? On peut croire, étant donnée sa nature inquiète, qu’il fut touché au cœur... Heureusement, ses fidèles de Guyenne veillaient. Barbot ne cessait de répéter:

—Président, ils ne vous comprennent point. Laissez-les dire; imprimez: vous irez plus loin qu’eux...

Parole réconfortante dont la conviction finit par s’imposer... Qui sait! sans cet encouragement suprême, peut-être le genre humain, qui avait perdu ses titres, eût-il attendu encore un siècle avant de les retrouver.