CHAPITRE VI
Renaissance littéraire.—Nouveaux salons bordelais.—Mmes de La Chabanne et Desnanots.—Brevets de la calotte.—S. de Lagrange et son poème.—Mme Duplessy auteur.—Denise de Montesquieu: hommage poétique de Guasco.—Publication de l’Esprit des lois.—Mort de Montesquieu.
Quand on étudie le Bordeaux de cette époque, on est saisi du contraste qui existe entre la ville et ses habitants.
La vieille capitale de l’Aquitaine est encore telle que la créèrent les exigences du moyen âge: rues obscures, étroites, malpropres, obstruées de puits à larges margelles et de dépôts de fumier; logis humides et délabrés, même ceux des personnes de distinction—lesquelles considèrent comme une preuve de noblesse la vétusté de leur hôtel patrimonial. Les spectacles répugnants surgissent à chaque pas: ici, des charniers garnis de débris hideux; là, les appareils sanglants de la justice royale; partout, des bandes de loqueteux étalant au soleil l’interminable série des infirmités humaines. Ce ne sont, le long des cloaques impurs, que portes mystérieuses, venelles et culs-de-sac transformés le soir en autant de coupe-gorge, qu’enchevêtrements bizarres d’arêtes vives, d’angles, de pignons en pointe bravant le ciel et déchiquetant la nue, que bastions branlants et murailles menaçant ruine, autour desquelles s’étendent les fossés garnis d’une eau verte qui décompose tout ce qu’elle reçoit et ne cesse d’exhaler la peste... C’est le passé, avec ses tares, ses infections, ses souvenirs sinistres.
Au rebours de la cité même, le Bordelais de cette première partie du XVIIIe siècle semble ne vivre que dans l’avenir. Impatient de briser le moule où se frappa l’image des aïeux, il a soif de liberté, d’air, de lumière. Toute nouveauté l’attire, tout progrès le ravit. Jamais le goût des lettres et des sciences ne fut plus vif. C’est par charretées que se débitent mappemondes, plans, instruments de physique et d’astronomie, livres, journaux... Les poésies succèdent aux mémoires, les essais historiques aux pièces de théâtre[98]. Des conférences se fondent[99], les lectures se multiplient, les manuscrits circulent, les presses gémissent, la fièvre est générale... C’est la renaissance de la pensée sous ses formes les plus diverses.
Qu’on ouvre, pour ne citer que ce recueil, la collection du Mercure de France[100]: on trouve, côte à côte, un article de Venuti, le dialogue de Sylla et d’Eucrate et des notes de M. de Raoul sur un ruisseau inflammable, en même temps que des vers de l’avocat Daçarq à l’adresse de Lefranc de Pompignan et de Mgr Mongin, évêque de Bazas[101].
Continuons à feuilleter... Voici une polémique entre un Bordelais, qui ne dit point son nom, et l’illustre Jean-Jacques. Celui-ci, par l’humeur même qu’il manifeste, rend hommage au talent de son adversaire: «Qu’un bel esprit de Bordeaux, déclare-t-il, m’exhorte gravement à laisser les discussions politiques pour faire des opéras, attendu que lui, le bel esprit, s’amuse plus à la représentation du Devin du village qu’à la lecture du Discours sur l’inégalité, il a raison sans doute s’il est vrai qu’en écrivant aux bourgeois de Genève je sois obligé d’amuser les bourgeois de Bordeaux[102].»—Peu s’en faut que, dans son dépit misanthropique, le cavalier servant de Mme d’Houdetot ne rompe en visière à toute la Gascogne.
La Gascogne, dans une guerre à coups d’écrits, n’eût pas fait mauvaise figure. Une armée nombreuse de volontaires—robe, clergé, commerce même—se rangeait sous les drapeaux des chefs dont nous avons parlé. Il faut y joindre un escadron d’amazones en mesure d’affronter toutes les luttes... Mmes Duplessy, de Pontac, d’Aiguillon, n’étaient pas seules à rêver de lauriers: beaucoup de femmes—ne doutons point qu’elles ne fussent jolies—avaient à cœur de marcher sur leurs traces.