M. de Tourny n’avait en rien porté remède à cet état de choses. Malgré une subvention annuelle de vingt-sept mille livres attribuée aux bourriers, la cité continuait à être aussi malpropre «que si elle avait payé pour cela»[186]: absorbé par le souci d’ériger des arcs de triomphe, l’intendant ne s’attachait point à ces détails. Après sa retraite, le Parlement revint à la charge, exposant qu’il n’était plus possible «de marcher dans les rues à pied ni en équipage, à cause du grand désordre du pavé»[187]; ses objurgations, faute d’argent, demeurèrent stériles... Si bien qu’Arthur Young, en 1787, reproduira les critiques formulées, en 1731, par l’auteur de l’Histoire universelle, et constatera spécialement que le côté le mieux tenu des quais est encombré de vase, d’ordures et de pierres. Ajoutons, pour clore cet exposé, qu’à la même époque il existait dans le quartier Fondaudège des bourbiers si profonds que, pour pénétrer en ville, les équipages venant du Médoc devaient faire le tour par l’allée des Noyers[188]...

Le propre de la philosophie est de s’accommoder des maux auxquels on ne peut se soustraire. Pour braver les souillures de la rue, le peuple use de sabots, les gens riches se servent du carrosse... Durant le cours du XVIIIe siècle, tout gentilhomme, tout parlementaire, tout bourgeois de marque ne sort qu’en voiture. Les calèches mollement suspendues, que Mme de Pompadour vient de mettre à la mode, n’eussent pas résisté aux cahots: on est demeuré fidèle au carrosse antique, «le carrosse à deux fonds, garni de cuir, coussins et rideaux doublés par dedans de veloux noir, et monté sur son train de quatre roues»—un édifice massif, pesant, de force à défier tous les heurts... Majestueusement installé dans le vestibule de l’hôtel patrimonial, il y fraternise avec la chaise à bras, élégamment capitonnée, à laquelle on recourt pour se rendre au bal ou à la comédie.

Chaises et carrosses publics ont pris, de leur côté, un développement considérable. Les premières stationnent carrefours Saint-Projet et Sainte-Colombe, place de l’Hôtel-de-Ville et rue du Chapeau-Rouge. Aux seconds on affecte, à partir de 1765, les places Royale, du Mai, du Médoc et le port des Chartrons, vis-à-vis la rue Borie... Le tarif est de vingt sous l’heure et de quinze sous la course.

Tels sont les modes de locomotion à l’intérieur. Pour communiquer avec l’extérieur, on a la poste aux voyageurs et la poste aux lettres...

Cette dernière colporte les correspondances dans un char-à-bancs, fermé de cadenas, qu’on appelle l’Ordinaire. C’est, à peu de chose près, l’organisation créée par Louis XI. L’Ordinaire ne passe, en effet, que deux fois par semaine, venant de Paris et se dirigeant sur Auch, Condom et Pau[189]. L’État administre cet important service par l’entremise de fermiers qui excellent à tourner le règlement et à grossir le montant des taxes. Mais la plaie contre laquelle chacun murmure, c’est le cabinet noir. Aussi ne jette-t-on «à la boëte» que les écrits ne tirant pas à conséquence. Les nouvelles politiques s’expédient secrètement, sous forme de feuilles manuscrites qu’on nomme des gazettes à la main.

Quant au transport des voyageurs, il s’opère au moyen de deux courriers, le Carrosse et les Messageries, ayant l’un et l’autre leur point d’attache à Blaye: d’où la nécessité d’aller, la veille du départ, coucher dans cette ville.

Le Carrosse ne met qu’une semaine pour faire le trajet de Paris à Bordeaux. Le prix est de soixante-douze livres par personne, non compris la nourriture et «les cinq sols par livre de bagages». A côté de ces places—les places bourgeoises—il y en a d’autres à l’usage du commun «dans le panier, sur le devant». Elles ne coûtent que trente-six livres; mais on y est incommodé par la poussière, la boue et les ruades des chevaux.

Les Messageries constituent la concurrence... Bonnes messageries, gardiennes des traditions de l’ancienne France, de la France studieuse du XVe et du XVIe siècle! Placées jadis sous le patronage de l’Université, elles voituraient les étudiants de province attirés à Paris par les leçons des maîtres en renom. Affectées maintenant au public, elles ont conservé leur allure patriarcale, cheminant avec une sage lenteur, fermant les yeux aux infractions commises en cours de route, et marquant de temps d’arrêt leur passage dans chaque agglomération de quelque importance. En revanche, elles «portent et nourrissent» leur monde moyennant trente-quatre écus, et accordent dix livres pesant pour valises ou sacs de nuit.

Côte à côte avec les courriers, circulent, chaque jour plus nombreux, les cabriolets, chaises de poste, berlines, désobligeantes, que chacun, au taux fixé par le tarif, a le droit de mettre en mouvement: un luxe de grand seigneur et de fermier général... Aux abords de la ville, les cavaliers constituent le plus gros appoint: cadets de Gascogne à la recherche d’un emploi; campagnards de l’Entre-deux-Mers, désireux de vendre leur récolte; Périgourdins en quête d’aventures et prêts à perdre une métairie à la masse aux dés; marchands de dentelles du Velay; fabricants de soieries venus des bords du Rhône; Agenais, Saintongeois, Chalossiens, gens de l’Armagnac et du Quercy, soucieux de suivre leurs procès en appel...

Mais la voie du fleuve fournit, à elle seule, autant que tous les grands chemins[190]. Des navires, venus des quatre coins du globe, débarquent sans cesse une foule de passagers: Danois, Anglais, Moscovites, Américains vidant leur bourse sans retenue, sauf à retourner l’emplir de nouveau[191], Portugais, Asiatiques, jusques à des Turcs risquant une infidélité aux ports méditerranéens: tout un monde bruyant, tapageur, heureux de racheter, par l’abus des plaisirs, l’ennui d’interminables traversées.