La police avait fort affaire avec cette invasion de figures inconnues: rien, assure-t-on, ne ressemble plus à un honnête homme que le masque d’un coquin. Chaque arrivant était l’objet d’une enquête confiée aux soins des dizeniers[192]... Chose bizarre! ce ne sont point les visages exotiques qui excitent les plus vives défiances: elles visent surtout les voyageurs terrestres, et, parmi ceux-ci, s’adressent de préférence aux cavaliers. Comme il est constant que chacun, à la faveur d’un déguisement, peut se rendre méconnaissable, c’est le signalement des montures—incapables de supercheries—qu’on s’applique à retenir: âge, robe, taille, tares, système de ferrures, tout est consigné sur un registre spécial... Ce qui n’empêche point, en dépit des patrouilles bourgeoises, du guet à cheval que la Jurade vient d’établir, et des investigations des commissaires de police[193], les rues d’être peu sûres durant la nuit: les mauvaises rencontres y sont fréquentes, surtout dans les quartiers neufs—les emplacements non construits servant de refuge aux voleurs et aux coupe-jarrets[194].
En dépit de ses boues, des escrocs et des spadassins, Bordeaux jouit d’une renommée exceptionnelle. C’est la ville de l’élégance. Les modes lui viennent de Paris: mêmes coupes de vêtements, mêmes étoffes, mêmes bijoux, mêmes joncs à pomme d’or, mêmes boucles de souliers, rondes ou ovales, parsemées de pierres brillantes ou entremêlées de chiffres, mêmes coiffures et mêmes perruques: dans le monde des petits maîtres, la Brigadière succède à la Naissante, le Catogan fait échec à la Carrée, et la Bourse détrône la Retombante à double queue. Toujours à la façon de Paris, Bordeaux dîne entre une heure et deux, soupe après la comédie, fait une énorme consommation de rouge, de poudre, de mouches, et distribue, au premier janvier, outre des bonbons achetés dans les boutiques en plein vent de l’Esplanade, des colifichets de toute nature, spécialement des tabatières à la Ramponneau...
La comparaison pourrait être poussée plus loin. La jeunesse bordelaise excelle, en effet, à dresser un menu, à organiser des fêtes, à meubler de petites maisons pour des Vénus à la ceinture facile, à jeter l’or par les fenêtres. Rien ne manque à ses parties fines, ni le parasite égayant la galerie, ni l’abbé de cour amoureux de vers rimés après boire, ni le traitant enrichi dans les fermes... Des traitants, on n’en rencontre que trop! A cette époque, il est grandement question de l’un d’eux qui, en l’espace de quelques années, grâce à d’inexorables saisies pratiquées en Médoc, a acquis deux terres, un hôtel et trois offices de finance, sans parler d’une avance de cent mille écus consentie au roi[195]!... Il est vrai que la Cour des Aides lui demande compte de ses exactions et que le Parlement signale à Sa Majesté les économies de ce genre de personnages «comme des caisses d’amortissement destinés par la loi au paiement des dettes de l’État»[196].
Les distractions se multiplient sous les pas des visiteurs. En hiver, des bals publics, agrémentés de jeux, se succèdent sans relâche. Dès l’apparition des beaux jours, on organise des fêtes champêtres, des promenades en rivière, des feux d’artifice avec figures variées et apothéoses[197], des luttes athlétiques et des combats d’animaux qui attirent une foule de spectateurs avides d’émotions. C’est là, s’écrie un nourrisson des muses,
C’est là qu’on voit Cerbère et sa troupe enchaînée
Enrager, comme lui, de se voir trop gênée.
Des lions et des loups et des ours et quelque ourse
Sont les premiers acteurs des beaux jeux de la course[198].
Mais le plaisir le plus cher aux Bordelais, c’est le théâtre. Le prix varie suivant les genres. Pour l’opéra, on paie: cinq livres les fauteuils sur la scène, trois livres les premières loges et l’amphithéâtre, trente sous les secondes loges, vingt-quatre sous le parterre. La comédie coûte meilleur marché: quarante-huit sous les premières loges et l’amphithéâtre, trente sous les secondes loges, dix-huit sous le parterre.
Le beau monde occupe encore, le long des coulisses, une double rangée de chaises et de bancs. De leur côté, les acteurs continuent à se vêtir avec une fantaisie digne des beaux jours du carnaval: le vieil Horace ne craint pas de se poudrer à blanc, Tibère dicte ses lois en perruque Louis XIV, et Phèdre brûle de mille feux sous les paniers d’une tunique à falbalas. Cependant, la réforme, déjà accomplie sur quelques scènes, est à la veille de s’opérer à Bordeaux. Les novateurs accablent de railleries