Heureux si, maintenant, pour cent mille raisons,

Ils avoient, à Bordeaux, de petites maisons...

A quoi son correspondant—un honorable ecclésiastique—répond qu’il ne faut s’étonner de rien, que les préparatifs s’effectuent par ordre, et que tout, jusqu’à l’heure des offices, est changé «par rapport à ce Monsieur[217]...».

Ce Monsieur n’était autre que le maréchal... Mme d’Aiguillon ne se méprenait pas sur la spontanéité de la joie publique. «Si nous arrivions de Minorque, écrivait-elle, cela seroit plus aisé; mais nos lauriers sont fanés...» Il fallait les rajeunir. L’intendant—M. de Tourny fils—désireux de plaire, s’ingéniait dans ce but. Richelieu lui-même ne demeurait pas inactif. Il prenait connaissance des projets de discours, y opérait des modifications et affirmait qu’on ne pouvait, sans lui faire injure, passer sous silence ses exploits militaires en Hanovre[218].

Toutes choses réglées comme pour un souverain, il se trouva en mesure de partir. La route lui fut légère. Il possédait une voiture dont le confort eût excité l’admiration d’un prince des Mille et une nuits. Sa dormeuse—ainsi l’appelait-il—contenait un lit de petite-maîtresse. Bien au chaud pendant l’hiver, bien au frais durant l’été, mollement bercé en toute saison, l’illustre guerrier se couchait à Paris pour ne se lever qu’au terme du voyage[219].

Ainsi arriva-t-il à Blaye, frais, dispos, gaillard. Un coup de fer à sa perruque, une combinaison savante de parfums, deux doigts de rouge sur les pommettes, quelques coups d’ongle au lobe de l’oreille pour lui imprimer la nuance rose à la mode—le dieu pouvait s’offrir à l’amour de ses peuples.

Ceux-ci ne marchandèrent pas le tribut exigé de leur zèle: de tout temps, les Gascons se grisèrent au feu des lampions comme à celui de la poudre! La Jurade n’avait, d’ailleurs, rien épargné: mousquetades appuyées par le canon du Château-Trompette, harangues des Corps de la cité, vaisseaux pavoisés, édifices tendus de tapis et d’étoffes, Te Deum chanté par l’archevêque, musiques, illuminations, pots d’artifice, distribution d’aumônes, bal, réjouissances publiques...

Jamais, depuis l’entrée fameuse de Dunois, Bordeaux n’avait offert un pareil spectacle. La foule fut satisfaite. Un dîner de quatre cents couverts[220], des festins se succédant sans trêve, de la bonne grâce et de l’esprit comptant, un système adroit de flatteries avec l’art de s’emparer des gens en favorisant leurs vices, achevèrent l’œuvre de séduction.

Nous touchons ici à une question délicate: celle des succès mondains du maréchal... La légende qui s’attache à son nom, créée par quelques adulateurs avec une inconscience voisine de la complicité, propagée, non sans calcul, par des Mémoires d’une exactitude discutable, a porté une atteinte sérieuse à la réputation des Bordelaises d’autrefois. Rappelle-t-on ces souvenirs lointains, chacun de hocher la tête avec des allusions où apparaît, comme en un miroir magique, toute une série d’évocations graveleuses: les fantaisies libertines de Richelieu, toujours satisfaites; la promiscuité de ses fêtes où la ritournelle du menuet mettait face à face grandes dames et impures tarifées; ses soupers avec un essaim de beautés aristocratiques, plus soucieuses de devancer les désirs de l’amphitryon que de résister à ses attaques...

Il faut se défier des impressions qui, basées sur un fait, aboutissent à une synthèse généralisatrice. Pour si grand séducteur qu’on le tienne, Richelieu commit sans doute moins de péchés qu’il n’en confessa. Le courtisan qui dut sa fortune politique au récit de ses succès d’alcôve peut, non sans raison, être soupçonné de broderies utiles à sa gloire. Au dire de ses familiers, la conviction qu’il était irrésistible l’amena parfois à enregistrer des victoires là où il n’y eut pas même de rencontres. Fallût-il, d’ailleurs, ajouter foi aux vanteries de ce Céladon hors d’âge, on devrait se garder de croire que, chassée par lui, la Pudeur eût émigré vers d’autres rivages. Pas plus à cette époque qu’à toute autre, Bordeaux ne mérite une place à part dans les annales de la galanterie. A côté des pécheresses—souvent si séduisantes—qui alimentèrent la malignité publique, il y eut les honnêtes femmes, dont personne ne parle: ces dernières, de tout temps, furent la majorité.