Ils ne se retrouvèrent pas. M. de Gisors se faisait tuer à Crevelt, tandis que Mlle de Richelieu épousait le plus puissant seigneur des Pays-Bas: le comte d’Egmont, duc de Bisaccia, de Gueldres et d’Agrigente, prince de Clèves, grand d’Espagne de première classe et chevalier de la Toison d’or... La jeune femme n’en resta pas moins fidèle à l’inclination de son cœur: malgré les mérites de l’époux choisi par les siens, elle n’éprouva jamais pour lui que de l’estime.

Cette belle désolée avait, au sortir du couvent, été recueillie par sa tante, Mme d’Aiguillon. La bonne duchesse l’entoura d’une affection toute maternelle. Elle veilla à son éducation littéraire et lui imprima cette note philosophique qui dominait dans son salon. L’élève n’eut pas de peine à égaler le maître. Tout la poussait vers les idées nouvelles: l’amitié de Mme de Tencin, qui l’avait bercée sur ses genoux; le contact des hommes appelés à vivre à ses côtés; les exemples qu’on plaçait sous ses yeux; l’air qu’elle respirait; les livres qui tombaient sous sa main... A seize ans, elle savait par cœur les dix chants de la Henriade et, comme un docteur de Sorbonne, commentait l’Esprit des lois.

Son éducation mondaine n’était pas l’objet d’une moins grande sollicitude. Elle chantait en s’accompagnant de la guitare, touchait du clavecin, excellait dans la peinture sur vélin et sur ivoire. Mlle Clairon, avec l’art des révérences, lui avait enseigné les principes de la déclamation. Quant aux manières, elle possédait celles de l’hôtel de Brancas, le refuge, sous la Régence, du savoir-vivre et du bon ton.

C’est au lendemain de son mariage, après sa présentation à Versailles, mais avant les succès qu’elle y obtint plus tard, que Mme d’Egmont, en l’absence de son mari retenu à l’armée, vint rejoindre le maréchal. Elle achevait à peine sa dix-huitième année et n’avait point encore donné la mesure de ses talents; c’était presque un début...

Il eut lieu sous les auspices de la bonne duchesse, qui tint à accompagner la voyageuse. Celle-ci n’eut pas plus tôt mis pied à terre que «tous les cœurs voloient vers elle». De toutes parts, on s’ingénia à lui plaire. La société parlementaire, Mme Duplessy en tête, se l’arracha. Le petit clan de la noblesse d’épée se mit aussi en dépense. Il n’est pas jusqu’au monde du négoce qui ne voulût témoigner son admiration pour la belle des belles.

Parmi les grands seigneurs de l’armement, à côté des Nairac, des Gradis et, plus tard, des Bonnaffé, il en est un qu’il faut mettre hors de pair: il se nommait M. Lafore. C’était, en même temps que l’oracle de la Bourse, un patriote éclairé, un enjôleur des foules, un prodigue incomparable. M. Lafore, voulant fêter dignement Mme d’Egmont, sut trouver de l’inédit: une réception grandiose à bord d’un navire en partance[234]. Ses hôtes? La fleur de la Rousselle et des Chartrons, les officiers de la Jurade, le gouverneur et sa suite, les représentants des nations étrangères, parmi lesquels le consul de Suède, M. Harmensen,

Moins grave qu’un consul romain,

Tourmenté par trente rivales,

Et qui, dans l’empire latin,

N’auroit point laissé de Vestales...