A la déesse des talents,
Le destin de Bordeaux à son destin s’enchaîne...
Tant que cet orme durera,
Qu’avec respect on soutiendra
Ses rameaux que son tronc ne soutiendroit qu’à peine,
Bordeaux doit être une seconde Athène...
La seconde Athènes, ce beau soir, se pressait tout entière sur les rives de la Garonne. L’encombrement fut tel que les hôtes de M. Lafore ne purent se frayer un passage jusqu’à l’arbre tutélaire. Il fallut renoncer aux danses en plein vent; mais la fête n’y perdit rien. Comme sous la baguette d’une fée, vingt salons s’éclairèrent soudain dans vingt maisons différentes, et autant d’orchestres convièrent la compagnie à de joyeux ébats. Au lieu d’un bal, ce fut une série de bals improvisés que Mme d’Egmont, semblable à une abeille qui voltige de fleur en fleur, honora tous de sa présence... Aucune cité au monde—si ce n’est celles qu’on voit en rêve—n’eût pu accomplir un pareil tour de force...
Cette soirée devait être décisive. Portée aux nues, la fille de Richelieu, par une juste réciprocité, voua à la ville de Bordeaux l’affection la plus tendre,... affection qui s’explique sans peine. Le Bordelais rachète, par tant de qualités, les défauts de sa race! Quant à la Bordelaise, si séduisante à travers les âges, quel charme ne répand-elle pas à une époque dont les raffinements exquis s’harmonisent à souhait avec les dons qu’elle reçut du ciel! Déjà, cent ans plus tôt, un voyageur émerveillé s’en expliquait ainsi: «Je n’ai jamais rien vu d’aussi charmant que les dames de Bordeaux, lesquelles vont à l’envy à qui rendra plus de civilité aux estrangers et prennent tant de soin à paroistre généreuses à leur égard[239]...»
Ces qualités natives d’élégance, d’urbanité, de politesse, se sont encore affinées sous le règne de la poudre et des mouches; la Bordelaise du XVIIIe siècle peut, sans crainte, affronter la comparaison avec ses rivales les mieux douées. L’air accueillant, le sourire aux lèvres, gracieuse en ses moindres gestes, elle a dans le regard comme un reflet mutin... On la représenterait volontiers sous les traits de Rosine, telle que la dépeint l’impertinence de Figaro, fraîche, accorte, agaçant l’appétit, pied furtif, taille droite et élancée, avec des mains, une bouche, des yeux... Oh! les yeux!... et un nez, comme on disait alors «tourné à la friandise». L’esprit—une fleur qui pousse en pleine terre sous le soleil de Gascogne—lui a été dévolu avec largesse; comme Rosine, elle saurait, le cas échéant, briser grilles et verrous... Dieu merci, l’effort de son intelligence a trouvé un emploi plus profitable. Mondaine, elle l’est dans toute la force du mot; mais elle sait allier le plaisir aux choses de la pensée. Les lettres lui sont chères et l’art ne la laisse pas insensible. Mme Duplessy a fait école. Autour d’elle se meut un essaim de jeunes femmes, curieuses de nouveautés, se passionnant pour les questions à l’ordre du jour, causant philosophie entre deux ritournelles, et lisant, après les émotions du bal... le Système de la nature, du baron d’Holbach, ou l’Histoire ancienne, de l’honnête Rollin[240].
Cette dualité étrange qui n’est, en somme, que la marque distinctive du caractère français, est nettement mise en relief dans une pièce représentée, le 14 mars 1763, par les comédiens de Sa Majesté. Elle a pour titre l’Anglais à Bordeaux et, pour auteur, Charles Favart, célèbre à la fois comme écrivain et comme mari; celui-là même que le maréchal de Saxe congédiait quand il allait voir sa femme, et à qui Collé attribua le surnom de Racine du vaudeville. L’intrigue, quoique simple, ne manque pas d’originalité. Milord Brumton a été battu et fait prisonnier par le capitaine Darmant, un armateur bordelais élevé dans le culte de l’Encyclopédie. Celui-ci ne se borne pas à loger l’insulaire dans sa maison, il le comble, en secret, de soins, de prévenances, de bienfaits. Grand émoi de Milord, qui se débat comme un diable, repousse la main de son vainqueur et accable de malédictions la nation frivole dont il a le malheur de subir le joug. S’il a horreur de la France en général, Bordeaux, avec ses jeux, ses ris, ses danses, ses concerts, lui est particulièrement odieux... Impudents! s’écrie-t-il, doubles traîtres!