Pour me troubler dans mes ennuis,
Tous les jours des sauts, des gambades,
Et tous les soirs des sérénades!
Quel triomphe d’apprivoiser ce puritain!... Une entreprise bien féminine. La marquise, sœur de Darmant et veuve par le plus fortuné hasard, ne craint pas de tenter l’aventure. Qu’elle ait, comme la pupille du seigneur Bartholo, la tête un peu légère, cela ne fait point doute; mais aussi que de vaillance, de décision, de bon sens même, sous son enveloppe de petite-maîtresse! Vainement cherche-t-on à la dissuader: nous verrons, s’écrie-t-elle,
Nous verrons ce philosophe,
Et, s’il veut raisonner, c’est moi qui l’apostrophe...
Je philosophe aussi, quand je veux, tout au mieux!
Et l’enjôleuse de citer Locke et Swift, de formuler d’ingénieux aperçus sur l’injustice qu’il y a à juger les gens d’après leurs masques, de prêcher la concorde entre les peuples et d’émailler sa péroraison de sentences humanitaires que ne désavouerait pas le patriarche de Ferney... Si bien que, ébloui de tant de grâce et de raison, Milord dépose aux pieds de l’enchanteresse son orgueil, ses préjugés et son amour...
Là où un sujet de Sa Majesté britannique se déclarait vaincu, comment Mme d’Egmont n’eût-elle point été sous le charme!
L’Anglais à Bordeaux était une pièce de circonstance, improvisée en l’honneur de la paix. Or, à l’arrivée du maréchal et de sa fille, la guerre sévissait encore. Bordeaux présentait l’aspect d’une ville assiégée. Des régiments nombreux y tenaient garnison, sous le commandement de MM. de Lorges, lieutenant général, de Narbonne et de Jonzac, maréchaux de camp, et de plusieurs brigadiers. Les troupes régulières se doublaient de compagnies recrutées dans la province et placées sous les ordres d’anciens officiers dont l’accoutrement, parfois bizarre, ne laissait pas que de jeter une note gaie sur cet appareil belliqueux. Ce n’étaient que défilés de milices bourgeoises, que parades tambours en tête, que travaux exécutés en vue d’une défense problématique. Le Château-Trompette, qui n’eût pas tenu vingt-quatre heures, recevait une ceinture de palissades; mais l’effort principal se concentrait sur le Médoc où l’on redoutait une descente. De nombreuses batteries s’échelonnaient entre la pointe de Grave et l’embouchure de la Dordogne, sous la garde de quatre-vingts capitaines de vaisseaux marchands. Ce n’était point assez que de prendre des mesures contre l’ennemi du dehors, il fallait aussi se prémunir contre les traîtres de l’intérieur. Dans ce but, on expulsait tous les Anglais établis dans la ville et même les Irlandais qui, ayant obtenu des lettres de naturalisation, ne conservaient de leur ancienne origine que le nom, l’accent et «les boucles de soulier»... Enfin, par surcroît de précaution, on organisait sur le littoral un système de guetteurs avec des feux pour donner l’alarme... Moyennant quoi, on vécut perpétuellement sur le qui-vive; dès qu’un navire apparaissait au large, sa présence était signalée, et, sur-le-champ, la nouvelle se répandait que l’armée britannique marchait sur Bordeaux, au nombre de vingt ou trente mille hommes[241]!