Prenant texte de ces inquiétudes, Richelieu proposa la création d’un camp retranché dans le voisinage de Lesparre... Au dire des sceptiques, ce souci de rassurer son monde n’aurait eu d’autre cause que le désir d’augmenter les émoluments du gouverneur commandant en chef[242]. Le ministre de la guerre, M. de Belle-Isle, flaira sans doute le piège. Toujours est-il que l’autorisation fut refusée[243]... Ce que voyant, le maréchal, qui déjà avait visité l’Aunis et la Saintonge, résolut d’inspecter les côtes de l’Océan jusqu’à la frontière d’Espagne.

Quand Louis le Grand daignait prendre le commandement de ses armées, les historiographes de France marchaient à sa suite, l’écritoire au poing, en vue d’enregistrer les hauts faits qui allaient s’accomplir. C’est ainsi que Nicolas Boileau célébra les exploits dont le Rhin—fleuve à la barbe limoneuse—fut le témoin attristé... A l’exemple du Roi-Soleil, le duc de Richelieu avait son thuriféraire en titre. On l’appelait Carloman de Rulhière: un nom qui ne tardera pas à figurer sur la liste des membres de l’Académie française...

Attaché à la personne de Mme d’Egmont plus qu’à celle du maréchal, dont il avait reçu un brevet d’aide de camp, le futur immortel possédait l’art de charmer la jeune comtesse par un choix de bons mots, d’anecdotes plaisantes, de vieux contes finement rajeunis... Un emploi dangereux pour une tête de son âge: comment l’amour n’eût-il pas réclamé ses droits?... Mme d’Egmont, toujours mélancolique, répondait aux prévenances du galant officier par une confraternité affectueuse dont celui-ci faisait ses délices. Chaque matin voyait poindre des œuvres de sa façon, petits vers ou bouts rimés. En habile courtisan, il ne se bornait pas à célébrer les grâces d’une Muse devenue sa protectrice: il savait également flatter le gouverneur, dont le crédit ne lui devait point non plus être inutile. Tantôt, il chantait les splendeurs «de son royaume d’Aquitaine»; tantôt, il lui adressait, sous le masque, devant un auditoire d’élite, des madrigaux dans le goût de celui-ci:

Tu voudrois connaître mes traits

Et les sentiments de mon âme?

Si je te crains, je suis Anglais,

Si je t’aime, je suis Français,

Si je t’adore, je suis femme!

Quant à la bonne duchesse, Rulhière la régalait de récits, moitié prose, moitié vers, à l’instar de sa lettre sur la fête Lafore.

C’est ce même genre qu’il adopta pour transmettre à la postérité le souvenir du voyage à Bayonne. Le sujet, à vrai dire, était de nature à tenter une plume alerte; presque autant que le projet—prêté par Voltaire au maréchal—de dessaler l’Océan[244]... Nonchalamment étendu dans sa dormeuse, le vainqueur de Port-Mahon ne se contente pas de jeter un coup d’œil d’aigle sur les fortifications élevées le long de la route, de morigéner les ingénieurs auxquels il condescend à apprendre leur métier, de rêver une restauration du port de Saint-Jean-de-Luz... Turenne se fût contenté de l’œuvre militaire: Richelieu voit plus loin et plus haut. En lui le guerrier se double d’un philosophe... L’Adour à peine franchi, son regard découvre un point faible: le pays basque est plongé dans le marasme