La ferveur de Mme d’Egmont n’était pas moins profonde. Elle datait de sa sortie du couvent. Richelieu, après Fontenoy, voulant éblouir Paris par l’éclat de ses fêtes, en confia la partie musicale à Rousseau qui eut dès lors ses grandes entrées dans la maison. La jeune pensionnaire recueillit les premiers échos du Devin du village: ils la bercèrent comme un rêve. De son côté, Jean-Jacques fut attiré par cette intelligence en voie de formation... Toujours aux petits soins, il herborisa pour elle, lui dévoila les secrets de la nature, composa des romances à son intention, l’éleva à la dignité de confidente... Le cœur du maître se prit-il aux charmes de l’élève? Mme Necker l’affirme, dans une phrase sèche comme sa personne. La beauté de Mme d’Egmont, assure-t-elle, est un paradoxe: il n’est pas étonnant que Rousseau en soit amoureux... A cet amour—si tant est qu’il existât—répondit la plus fidèle admiration[249].

Mme Duplessy ne pouvait offrir à sa séduisante amie le commerce du cher philosophe; les ressources qu’elle mit à sa disposition n’étaient point pourtant à dédaigner. Ses salons avaient vu peu à peu, malgré une sélection jalouse, augmenter le nombre des fidèles: la présence de Mme d’Egmont leur imprima un caractère mondain auquel, vingt ans plus tôt, on ne songeait guère... Il est facile, par un travail de restitution semblable à ceux dont on usa pour faire revivre la société de Mmes de Tencin et de Lambert, de passer en revue le personnel qui, à cette époque, fréquenta l’hôtel du Jardin-Public. Ouvrons cette porte que jadis poussa la main de Montesquieu, pénétrons dans le salon d’honneur et jetons un coup d’œil rapide sur l’assemblée qui s’y presse...

Deux officiers s’offrent à nos regards: l’un dans le costume sévère des gendarmes du roi, l’autre avec l’habit bleu brodé d’argent des gardes-françaises... La maréchale d’Estrées, qui savait apprécier les jolis hommes, eût hésité entre eux.

Le premier, Claude-Carloman de Rulhière, nous est connu. Figure intéressante: nez au vent, légèrement pointu comme le nez des malicieux, front haut, bouche narquoise, œil d’une rare pénétration: un beau ténébreux qui ne plaît pas moins aux femmes par ses hardiesses que par ses madrigaux. Il réussit peu, en revanche, auprès des hommes: certains jugements portés sur lui poussent la sévérité jusqu’à l’injustice. De la campagne de Hanovre, où il suivit Richelieu en rêveur plus qu’en soldat, Rulhière a rapporté un poème dont il ne craint pas, sous le couvert de l’éventail, de réciter quelques passages. Les Disputes, tel en est le titre. «Lisez-les; c’est du bon temps!» en dira Voltaire qui, dans ses exagérations de vieille coquette aussi facile à prodiguer la louange qu’avide de la recevoir, n’hésite pas à comparer ce badinage aux chefs-d’œuvre de La Fontaine et de Molière. Ce qui vaut mieux que les Disputes, ce sont les travaux que, devenu diplomate, le jeune officier, mettant le sceau à sa réputation, édifiera sur l’histoire de Russie et de Pologne.

Son compagnon, Jean-Paul-André des Razens, marquis de Saint-Marc, est un Gascon de bonne mine, au sourire railleur, au regard fin, à l’abord séduisant, à l’imagination féconde: on sent que le soleil du Midi chauffa cette tête aristocratique. Sa bravoure est proverbiale: à quinze ans, n’étant encore qu’enseigne, il se distinguait de telle sorte que Louis XV l’embrassait en présence de l’armée entière. Maintenant, il sert dans les gardes-françaises—un régiment renommé pour ses bonnes fortunes... M. de Saint-Marc célèbre les siennes en strophes légères où apparaissent parfois d’heureuses inspirations:

Les beaux yeux sont pour moi ceux où je lis qu’on m’aime!

explique-t-il avec une fatuité qui révèle son talon rouge et donne un avant-goût de la manière voluptueuse de Musset. La verve anacréontique de ce conquérant n’est pas toujours inoffensive: témoin l’épigramme qu’il décocha à Mme de Staal-Delaunay, coupable, à son gré, d’avoir exclu de Mémoires exquis plus d’une aventure galante dont elle fut l’héroïne.—Pouvais-je agir différemment! lui fait-il confesser,

.... Je ne me suis peinte qu’en buste!

A ce menu bagage littéraire, il faut joindre un lot d’épîtres et de fables où perce un scepticisme malin, deux comédies-ballets, une tragédie lyrique, Adèle de Ponthieu, représentée à l’Opéra et remise trois fois à la scène... N’est-ce point suffisant pour la célébrité d’un soldat-gentilhomme, à une époque où tant de poètes attitrés furent de simples ajusteurs de rimes? Néanmoins, l’oubli—frère jumeau de la mort—eût emporté, comme tant d’autres, le nom de Saint-Marc sans un impromptu récité dans l’inoubliable soirée du 30 mars 1778, où Paris, en délire, couvrit de fleurs le cénobite de Ferney. Quelques vers du triomphateur, en réponse à son confrère de Gascogne, firent plus, pour la gloire de ce dernier, que ses titres académiques. Il le confesse ingénument:

L’approbation de Voltaire