On voit, dans cet étonnant XVIIIe siècle, d’étranges liaisons entre grandes dames ou petites-maîtresses. On s’y adore à première vue parce que de part et d’autre—coïncidence providentielle!—on a eu l’idée de se mettre une assassine à la naissance du sourcil, ou qu’on porte «un ruban de même couleur de rose»...
L’affection qui unit Mmes d’Egmont et Duplessy avait des causes moins futiles. Toutes deux, malgré la différence d’âge, sentaient et pensaient de même. Toutes deux, éprises des sciences positives, aimaient la nature, non avec l’affectation d’élégantes asservies à la mode, mais «en sincères campagnardes». Un autre sentiment devait encore resserrer les liens existant entre elles: leur dévotion commune à Jean-Jacques Rousseau... On ne peut, aujourd’hui, se rendre compte de l’influence exercée par le citoyen de Genève. Du culte qu’il inspira à ses contemporaines naquit une sorte de franc-maçonnerie dont les ramifications s’étendaient au loin. Le nombre des femmes qui, sous prétexte de musique à copier, allèrent s’imprégner du parfum du maître, est incalculable. Mme Duplessy accomplit-elle le pieux pèlerinage? Ce ne fut sûrement point l’envie qui lui manqua... Son admiration pour le dieu résulte suffisamment de la pièce suivante que, par une exception significative, elle consigna, de sa propre main, sur le sottisier de l’ami Barbot:
Rousseau ne peut, dans sa patrie,
Obtenir de finir sa vie...
Voltaire, avec tranquillité,
Y jouit du ciel irrité!
Nous cherchons tous, tant que nous sommes,
Au malheur de Rousseau quel crime a donné lieu...
Pourquoi chercher son crime? Il attaqua les hommes:
Voltaire n’attaqua que Dieu!