Rassurée par ce concert unanime, Mlle Duplessy commence une lecture bientôt entrecoupée de Oh! de Ah! de rires étouffés, d’indignations de commande... Et quels ébats, quelles discussions, que de commentaires après cette revue épigrammatique où le Tout-Bordeaux mondain reçoit un coup de griffe! La jeune troupe est maintenant aussi bruyante que, naguère, elle était silencieuse[267]... Mais ce tumulte ne parvient pas à troubler la sérénité d’un groupe de causeurs réfugiés dans l’embrasure de la fenêtre: le chevalier de Vivens, M. de Romas, l’abbé Baudeau, le président de Lavie, le Père François...

Le chevalier de Vivens est un vieillard allègre, le type de ces gentilshommes du XVIIIe siècle qui, initiés au culte d’une philosophie humanitaire, immolèrent, sur ses autels, loisirs, fortune, ambition. Son existence se résume dans cette maxime digne de Socrate: C’est le lot des âmes communes de ne songer qu’à soi! Durant le cours de sa longue carrière, M. de Vivens ne cessa de s’effacer devant les autres, poursuivant, avec ténacité, la recherche de ce qui, dans l’ordre matériel ou dans l’ordre moral, peut accroître le bonheur de nos semblables... On trouve, chez cet obstiné, un mélange de Buffon et de Florian. Au premier, il emprunta son goût pour les sciences d’observation, l’histoire naturelle, la physique, la minéralogie, l’économie rurale; du second, il possède l’amour des choses champêtres, le naturel et l’exquise sensibilité. Peut-être pourrait-on dire de lui, comme de l’abbé de Saint-Pierre, à propos de ses Rêves d’un homme de bien, qu’il fut plus propre à faire un ministre dans la République de Platon qu’un secrétaire d’État dans les conseils d’une monarchie absolue; mais le caractère utopique de certaines de ses aspirations n’est point de nature à lui aliéner les cœurs... Montesquieu, qui se délectait à son château de Clairac, où l’on prétend qu’il écrivit plusieurs passages des Lettres persanes, éprouvait une vive tendresse pour M. de Vivens.

Le personnage avec lequel, en ce moment, converse le chevalier, mérite une mention toute spéciale. C’est M. de Romas: un robin de petite ville, à la veille de prendre rang parmi les gloires de la Gascogne[268]. Il vient, en effet, en même temps que le grand physicien du nouveau monde, peut-être même avant lui, d’arracher au ciel le secret de la foudre. Qu’on ne lui dispute pas le mérite de sa découverte: «Il est aujourd’hui démontré, écrit un savant moderne, que de Romas n’a rien emprunté à Franklin, et que l’originalité de sa belle expérience ne saurait lui être contestée[269]...»

Cette expérience, sur les résultats de laquelle l’Académie était fixée depuis longtemps, l’inventeur brûlait de l’exécuter sous les yeux de la multitude. A cet effet, il installait ses appareils dans un coin du Jardin-Royal,—juste au moment où un tremblement de terre d’une violence inouïe jetait la panique dans la cité[270]... L’occasion lui sembla propice pour démontrer que, nouveau Jupiter, il pouvait à son gré diriger les fluides électriques. Fatale inspiration! Convaincu que «ces maléfices» n’étaient point étrangers à la catastrophe qui plongeait la ville dans le deuil, le public ne lui laissa pas le loisir d’achever. Jupiter fut hué, menacé, poursuivi: c’est à peine si ses machines purent échapper aux fureurs populaires, et le triomphe entrevu se changea en la plus cruelle des déceptions... Six mois se sont écoulés depuis ce désastre, et le cœur du malheureux robin en est encore meurtri.

L’abbé Baudeau, qui lui prodigue ses consolations, appartient à la race, nouvellement éclose, des économistes. Ses études, à vrai dire, ne l’ont guère préparé à l’apostolat qu’il va poursuivre de concert avec Quesnay et le marquis de Mirabeau. Professeur de théologie à l’abbaye de Chancelade, il s’adonna d’abord à des travaux d’histoire et à des traductions pour le compte du Saint-Siège. Bientôt, les horizons du Périgord lui parurent étroits. L’Académie bordelaise faisant célébrer, tous les ans, une messe pour la Saint-Louis, il sollicita l’honneur d’y prêcher le sermon[271]. Le Père François appuya sa demande, assurant que le jeune orateur s’acquitterait de sa tâche à la satisfaction générale: «Il a du feu dans l’imagination, écrivait-il, un bon langage, beaucoup d’esprit et les dehors d’un prédicateur[272].» La docte assemblée n’étant pas riche, on marchanda un peu; enfin, grâce à Mme Duplessy, on finit par tomber d’accord. Le prône annoncé dut satisfaire l’auditoire, car l’abbé ne retourna point à Chancelade. C’est à Bordeaux qu’il trouva sa voie, entassant, au cours de consciencieuses recherches, les matériaux qui devaient lui permettre «d’élever le temple de la félicité humaine»[273]... Nul doute que le milieu rencontré à l’hôtel du Jardin-Public n’ait contribué, dans une large mesure, au développement de cette vocation.

Précisément, c’est de science économique qu’on s’entretient autour de lui. M. de Vivens, qui s’en est fait une spécialité, professe que la décadence du royaume est due à l’abandon de l’agriculture, à l’accroissement excessif des villes et des colonies, aux privilèges, aux monopoles[274]... Les monopoles surtout excitent ses doléances. Qui le croirait! Au siècle dernier, Bordeaux prohibe encore la consommation des vins qui ne sont point récoltés par ses habitants. L’entrée du port est également interdite aux bateaux de certaines régions: c’est ainsi que la Haute-Guyenne, n’ayant licence d’expédier ses produits que durant l’hiver, se voit exclue du marché du monde[275]!

Ses critiques ne sont pas moins vives relativement aux céréales: une question palpitante... C’est l’heure où la nation, «rassasiée de tragédies, de romans, d’opéras et de disputes sur la Grâce, se met à raisonner sur les blés.» Comment n’en raisonnerait-on point à Bordeaux, où les disettes sont fréquentes par suite de l’extension donnée à la culture de la vigne!... Chacun des discoureurs déplore les entraves apportées à la circulation, non seulement à l’intérieur, mais aussi au dehors. Le Père François fait cependant quelques réserves:

—En temps de guerre, dit-il, la liberté doit prendre fin: on ne peut admettre qu’en nourrissant nos ennemis, nous leur fournissions des armes.

—Eh! Monsieur, réplique le président de Lavie, les Anglais n’ont manqué ni de pain ni de biscuit en 1757 et 1758... Cela posé, il était plus utile à la France de leur en fournir que d’abandonner ce profit à l’étranger. Lorsque je vends du blé à mon ennemi, je prends de lui de l’argent qui me sert à lui faire la guerre. Je ne livre qu’une chose qui périrait pour moi et qu’il trouverait ailleurs: l’avantage est de mon côté[276]...

M. de Lavie, prôneur du libre-échange, devançait de vingt ans Turgot[277]!