Séparé de sa fille et abandonné à ses instincts, Richelieu reprit sa vie de libertinage. Les fêtes, le jeu, les aventures galantes recommencèrent de plus belle; chaque réunion nocturne s’achevait par un second souper où, bravant l’indigestion, il se gorgeait des mets les plus fins, assurant qu’à l’exemple de M. de Pourceaugnac il ne dormait jamais mieux que lorsqu’il avait fortement mangé[285]. En même temps, il s’ingéniait à satisfaire ses penchants pour le théâtre, guidé moins par l’amour de l’art que par celui de ses prêtresses.

En qualité de premier gentilhomme de la Chambre, préposé aux menus plaisirs de Sa Majesté, le maréchal avait la haute main sur les scènes de Paris. C’est lui qui fixait l’ordre des représentations, arrêtait l’affiche, signait les engagements, ordonnait les débuts, expédiait au For-l’Évêque les acteurs récalcitrants et donnait le dernier coup d’œil au maillot des nymphes du ballet: une fonction qu’il accomplissait avec le zèle d’un calculateur qui y trouve son profit...

Se ménager à Bordeaux les mêmes jouissances, procéder au recrutement des grandes coquettes et des ingénues, régner sur ce personnel facile, comme il régnait à la Comédie-Française et à l’Académie de musique, tel fut le but poursuivi. Une transformation aussi complète exigeait de fortes avances. Richelieu—en grand capitaine mâtiné de Turcaret—eut une idée géniale: constituer une société qui se chargerait des frais de l’entreprise. Les actions, émises à mille écus, furent souscrites par ses courtisans... Moyennant quoi, une troupe appropriée aux désirs du maître se trouva prête dès l’automne de 1760.

Cette célérité était d’un heureux présage. On s’attendait à des merveilles... La montagne accoucha d’une souris. Il apparut bien vite que les premiers sujets manquaient d’éclat, que l’ensemble ne dépassait point une moyenne tolérable, et que, au cours du divertissement, évoluaient des danseuses aussi ignorantes des ronds de jambe que de l’art des pointes et des entrechats[286]. Le public constata surtout l’insuffisance de la grande coquette, également chargée des rôles tragiques, laquelle, à ces emplois absorbants, joignait encore ceux de directrice de la scène et de maîtresse en titre du maréchal; on la nommait Mlle Émilie. C’était, assure Collé, une grande fille assez bien faite, mais laide et maigre, sans voix, sans grâce, sans intelligence, que les abonnés de la Comédie-Française avaient refusée par acclamation[287]...

Bien des lèvres éprouvèrent ce que Fréron appelle la démangeaison du sifflet. La prudence ferma toutes les bouches. Mais, hors de la salle, loin des sentinelles placées aux portes du parterre, la critique reprit ses droits sous forme de chansons. On en composa de sanglantes, une notamment où les tenanciers du tripot comique,

Qui vous donnoient bravement

De l’ennui pour de l’argent,

«se trouvoient peints au naturel». Chacun des actionnaires y était passé au fil d’une implacable raillerie:—M. de Gascq, déserteur du Palais au profit du théâtre;—le marquis de Montferrand, grand sénéchal de Guyenne, devenu le compère du souffleur[288];—le jeune Duvigier, «pieds légers et cerveau lourd»;—les jurats, toujours prêts à s’humilier devant le maître;—le maréchal lui-même qui, la menace aux lèvres,

Enjoint de tout applaudir,

Fût-ce l’Émilie