O gué!

Fût-ce l’Émilie...

Ces fredons firent si bien le tour de la ville qu’ils arrivèrent aux oreilles des intéressés. Grande rumeur, investigations de la police et, finalement, arrestation d’une demi-douzaine d’ajusteurs de rimes. On leur adjoignit le cadet des frères Labottière, pauvre garçon faible d’esprit, dont le crime consistait à avoir livré les couplets satiriques à des filles de la Comédie... Comme il était le moins coupable de la bande, on ne le retint au fort du Hâ que l’espace de quatre mois[289]!

Pauvre maréchal! L’heure de l’expiation avait sonné. Ridé, flétri, grotesque en ses coquetteries d’éphèbe, paré comme une châsse et huché sur des talons dont la hauteur augmente à mesure que le dos accentue sa courbe, le «Pacha de Guyenne» dégage, sous le fard, des relents de courtisane en retraite. Quand, à cette époque, Walpole parle de décrépitude, c’est Richelieu qu’il prend pour terme de comparaison. Ce n’est plus, déclare-t-il, qu’un vieux portrait du général Churchill, bien qu’il affecte, comme ce dernier, d’avoir des Bootbies... Et il ajoute: Hélas! pauvres Bootbies[290]!... Voltaire n’a pas la dent moins dure. Si, par devant, il encense encore, comme il se rattrape par derrière! Mon héros, dans sa correspondance intime, a, peu à peu, fait place à la vieille poupée...

Pour achever la déroute de l’idole déchue, il ne manquait que le dédain et les affronts du beau sexe: l’épreuve ne lui fut pas épargnée...

Les bourgeois inoccupés qui, deux fois par semaine, assistaient à l’arrivée du fourgon de Toulouse, en virent descendre, certain jour, un Provençal de bonne mine: bouche rieuse, regard expressif, physionomie avenante, visage irrégulier mais pétillant d’esprit. Si, à ces qualités physiques, on ajoute de la finesse, de l’entrain, des réparties heureuses, on conviendra que Joseph Albouis—ainsi se nommait le nouveau venu—avait de quoi faire son chemin. Particularité intéressante: ce descendant des Phocéens semblait né pour le théâtre. Il jouait, non sans éclat, les premiers rôles de tragédie et déployait une verve endiablée dans l’emploi des Crispins...

Richelieu, qui désirait mettre en ordre les souvenirs de sa vie, s’attacha ce prodige en qualité de secrétaire. Fixa-t-il des appointements? C’est probable; mais, fidèle à sa méthode de promettre toujours sans jamais tenir, il n’eut garde d’offrir au jeune homme les satisfactions de l’émargement. Cependant, la fréquentation du beau monde et la nécessité de déplacements continuels imposaient à celui-ci de lourdes dépenses. Albouis contracta des dettes. Ayant fait flèche de tout bois, il dut, après trois ans de services impayés, réclamer le montant de sa créance... Richelieu, pour défendre sa bourse, possédait, comme Mazarin, quatorze manières de faire la sourde oreille: il manœuvra si bien que le pauvre secrétaire en demeura pour ses frais d’éloquence. Réduit à déserter, Albouis se réfugia à Bruxelles, entra au théâtre, et, sous le nom de Dazincourt, qu’il ne devait plus quitter, inaugura la série des succès dramatiques qui allaient le placer au premier rang dans la maison de Molière... Mais, en Marseillais vindicatif, il eut soin, avant de partir, de souffler au plus ladre des gouverneurs la plus chère de ses Bootbies... Richelieu en posture de Sganarelle, quelle revanche pour les rimeurs emprisonnés au fort du Hâ[291]!

Le vice-roi se consolait de ces misères par une étude approfondie de la scène bordelaise, où il régnait en maître—à ce point que le public devait se morfondre à la porte jusqu’à son arrivée, quelque tardive qu’elle pût être[292]. Il faisait brosser des décors, ordonnait la représentation de pièces nouvelles, obtenait de l’auteur des Scythes des changements à cette tragédie, améliorait le personnel, ne négligeait rien, en un mot, pour la réussite d’une entreprise devenue sienne... Entreprise aléatoire, il faut le reconnaître. Bien que les sujets de talent n’eussent pas alors des exigences excessives—on avait une haute-contre pour deux cents francs par mois—les directeurs ne faisaient jamais fortune, leurs calculs se trouvant sans cesse déjoués par des guerres, des famines ou des pestes qui éloignaient les étrangers et vidaient la bourse des indigènes. Si, par hasard, ces fléaux les épargnaient, un deuil de cour suffisait pour anéantir les plus belles espérances. On avait beau multiplier les efforts, recourir à l’attrait d’étoiles de passage, organiser des tournées dans la province, pousser jusqu’à Toulouse, ou même jusqu’à Marseille, c’est par la banqueroute que s’achevaient les campagnes les mieux combinées.

Grâce à la main-mise de Richelieu et à la réclame des sociétaires, le spectacle, peu suivi jusqu’alors, devint le rendez-vous des élégances équivoques et de la galanterie en quête d’aventures. Caraccioli, dans son Voyage de la Raison en Europe, s’en explique de la façon suivante: «Il n’étoit pas flatteur pour les femmes qui tiennent un rang distingué de se voir en quelque sorte effacées par des filles entretenues qui affichent la magnificence et qu’on montre au doigt. Les gens raisonnables en murmuroient, les petits-maîtres en rioient, mais l’usage avoit prévalu: la coutume est un terrible tyran[293]...» La coutume avait du bon, au gré des commanditaires. En dépit de la médiocrité de troupes recrutées un peu partout, et allant de l’ancien substitut Hacher au futur conventionnel Collot d’Herbois, le montant des recettes annuelles dépassa le chiffre de deux cent mille livres. De détestable qu’elle était jadis, l’affaire devenait excellente: si bien que chaque actionnaire, lors de la dissolution opérée en 1770, toucha vingt mille livres de bénéfices[294].

Comment ne pas couvrir de fleurs ce distributeur de dividendes! Sociétaires et comédiens n’avaient garde d’y manquer. Chaque année, le 24 août, veille de la Saint-Louis, le théâtre célébrait la fête de son protecteur. Bouquets au naturel ou allégoriques, harangues versifiées, cantates en clef de sol ou en clef d’ut, aucune platitude n’était ménagée. Parfois, l’adulation se donnait carrière sous forme de comédies mêlées de danses et d’intermèdes musicaux. C’est ainsi qu’en 1767 la population était admise au spectacle de la Belle Jardinière, pièce de circonstance, émaillée des flatteries les plus grossières. L’armée y célébrait la gloire du vainqueur de Port-Mahon, la magistrature ses vertus, le peuple sa charité et son attachement au bien public. Une mère, jeune encore, lui offrait—symbole inattendu—une branche d’oranger fleuri, tandis que sa fille, une vierge à son aurore, ébauchait le récit d’un rêve de nature à faire illusion «au héros aussi heureux en amour qu’en guerre»... Hâtons-nous de déclarer, pour l’honneur de la cité bordelaise, que cette œuvre honteuse n’est imputable à aucun de ses enfants[295].