Ces manifestations n’étaient point du goût de tout le monde. Aussi bien, depuis le départ de Mme d’Egmont, l’opinion jugeait-elle sévèrement «le directeur de conscience des nymphes du ballet». Bientôt la bonne compagnie, spécialement la robe, refusa de paraître dans ses salons. Seuls, la noblesse d’épée, perdue de dettes, et quelques négociants vaniteux lui demeurèrent fidèles. Le maréchal eut beau renouveler les splendeurs qui marquèrent sa prise de possession, augmenter l’éclat de son cortège, se faire précéder à l’église de hautbois et de violons, entourer son prie-Dieu d’un escadron de gardes, s’offrir, comme Louis XIV, aux regards de la foule lorsqu’il s’asseyait à une table d’apparat, le charme s’était dissipé: à l’admiration des premiers jours succédait un insurmontable dégoût.

Il semble qu’à partir de ce moment, Richelieu se soit attaché à répondre par le scandale aux sentiments dont il se sentait l’objet. C’est surtout à l’égard du sexe faible que s’exerce l’impertinence de ses rancunes. Tantôt, par des indiscrétions calculées, il flétrit un groupe d’imprudentes qui se fièrent jadis à son honneur. Tantôt, il range toutes les femmes de la ville dans la catégorie des filles non repenties. Il ne cesse, d’ailleurs, de leur tendre des pièges et prend un malin plaisir à offenser leurs yeux et leurs oreilles. A cet effet—heureux d’accroître son œuvre démoralisatrice—il ordonne la représentation de comédies d’un libertinage éhonté...

—Ainsi, demande-t-il un jour, le Galant Escroc, avec ses indécences, fait faire la grimace aux dames bordelaises?

—Oh! monseigneur, assure son interlocuteur—un des sujets de la troupe—elles l’ont trouvé d’une force... d’une force...

—Tant mieux! réplique-t-il, elles y reviendront; jouez-le souvent...

«Et moi», ajoute Collé, qui reproduit cette conversation, «je n’en reviens pas qu’on tolère une pareille pièce sur un théâtre public!...» La pruderie du chroniqueur ne saurait être suspecte: le Galant Escroc est de lui[296].

Vis-à-vis des hommes, Richelieu emploie d’autres procédés. D’une séduction irrésistible, quand il veut se mettre en frais, il est aussi passé maître dans l’art de l’insolence. Les premiers personnages de la ville subissent ses algarades. Il n’est pas jusqu’à l’archevêque à qui il ne joue des tours pendables, le faisant suivre de flûtes traversières au moment où le prélat désirerait le plus conserver son incognito. Quant à ceux des jurats qui n’ont pas la bonne fortune de lui plaire, il les traite comme des laquais. Mais c’est surtout la bourgeoisie et le petit monde qu’il s’ingénie à molester[297]. Un système d’espionnage à domicile lui permet de pénétrer les secrets des gens: il en abuse avec délices, écartant toute plainte par la menace de lettres de cachet, dont, assure l’auteur de ses Mémoires, il avait toujours les poches pleines...

Richelieu, comme le répétaient ses courtisans, pouvait se croire investi de l’héritage des princes d’Aquitaine, lorsqu’une voix troubla sa quiétude. Cette voix, que ne parvinrent à étouffer ni l’arbitraire ni les violences, qui raffermit les cœurs et releva les courages, c’était celle-là même dont le peuple aimait à suivre les inspirations, que les puissants n’écoutaient pas sans trouble, et qu’Henri III, durant la Ligue, disait à elle seule valoir toute une armée:... la voix grondeuse du Parlement!

CHAPITRE XIV