Les parlementaires bordelais.—Opinion d’Henri IV.—Conflits entre ce prince et la Compagnie judiciaire.—Gages et épices au XVIIIe siècle.—Origine des fortunes de la robe.—Composition du Parlement.—Éléments anciens et éléments jeunes.—Débats politiques et financiers.—André-François-Benoît Le Berthon: son fils Jacques-André-Hyacinthe.—Luttes contre le maréchal de Richelieu.—Le Bureau de la grande police.

Il n’est pas, depuis le XVIe siècle, dans les annales de la Guyenne, une seule page où ne figurent des officiers du Parlement. On les rencontre partout, non seulement au palais de l’Ombrière, où s’agitent les grands intérêts locaux, mais aussi dans la rue, à l’Hôtel de Ville, aux remparts;—mêlés aux manifestations les plus diverses de la vie quotidienne; en contact permanent avec le peuple qui les a investis de sa confiance; constituant, dans l’ordre privé comme dans l’ordre politique, l’élément social prédominant... A ce point que l’histoire des parlementaires, c’est l’histoire de Bordeaux, et que, à défaut des parlementaires, Bordeaux serait bien près de n’avoir pas d’histoire.

Quels étaient ces hommes qui, sous les Valois et les Bourbons, exercèrent une influence si grande sur les destinées de leur pays? Portés aux nues par quelques écrivains, ils ne mériteraient, au dire de certains autres, ni le respect, ni la reconnaissance dont on les entoura de leur vivant. Cupides, égoïstes, vénaux, prévaricateurs, subordonnant, sous les dehors du patriotisme, l’intérêt général à leur intérêt propre, tels s’attache à les dépeindre l’école qui leur est hostile. Quelques plaisanteries passées à l’état de légende, un choix de récits dénigrants, des informations inexactes ou mal comprises, servent de base à cette opinion...

Parmi les anecdotes qu’elle se plaît à recueillir, il en est une qui fait merveilles. Une députation du Parlement ayant représenté à Henri IV que la création d’offices nouveaux, décidée par lui, allait augmenter la misère publique, le bon roi, contrarié dans ses velléités fiscales, se répandit en invectives, reprochant à ses interlocuteurs d’opprimer les justiciables, de prendre à l’un sa vigne, à l’autre sa gentilhommière, de porter le désordre dans Bordeaux, d’y entretenir la peste et de prononcer des arrêts tellement odieux que—lorsqu’il était prince de Navarre—il n’osait s’aventurer sur les rives du Peugue qu’à la faveur d’un déguisement... D’où cette conclusion qui semble s’imposer: les parlementaires tenaient à la fois du procureur rapace et du bandit de grands chemins[298].

Pour acerbe qu’elle fût, cette catilinaire était loin d’être décisive. Elle manquait, en tout cas, de logique et de finesse.

De logique: comment, au lieu de supprimer les malfaiteurs qu’Elle injuriait, Sa Majesté, alors toute-puissante, jugeait-Elle opportun d’en accroître le nombre? Oh! le singulier pasteur, qui, loin de chasser le loup de la bergerie, s’applique à lui conduire du renfort!

De finesse: parce qu’en se mettant personnellement en scène, le discoureur royal, d’ordinaire mieux inspiré, laisse apercevoir le bout de l’oreille...

Gouverneurs quasi héréditaires de la Guyenne, les souverains du Béarn ne possédaient point l’art de s’en faire bien venir. La noblesse les tenait à distance, la bourgeoisie gouaillait leur mine famélique, le Parlement, avec qui ils vivaient en guerre ouverte, les jugeait, dans leurs litiges, comme de simples boutiquiers. Henri IV en dut faire l’expérience. Vantard, glorieux, aimant à paraître, il avait un goût marqué pour les beaux accoutrements. Commander de riches habits le gênait peu. Payer, c’était une autre affaire; et, quand il se trouvait en conflit avec le pourpointier ou le marchand de panaches, les juges de Guyenne avaient sans doute—comme les juges de Pau—l’impertinence d’oublier sa qualité[299]. Quelles humiliations n’avait-il pas subies sous les voûtes de l’antique monument où la justice royale tenait ses assises! Un jour, l’avocat chargé de ses intérêts y était pris à partie pour avoir traité son client de Majesté, titre dont, au dire de Loisel qui occupait le siège du ministère public, aucun souverain étranger ne pouvait être investi sur le territoire du royaume. L’affront, il est vrai, émanait de la Chambre de justice expédiée en Gascogne pour une mission temporaire; mais on peut tenir pour certain que Messieurs de Bordeaux, gardiens non moins scrupuleux des prérogatives nationales, s’associèrent sans hésitation aux susceptibilités de leurs confrères de Paris[300].

Ces souvenirs suffiraient à rendre suspecte l’algarade du Béarnais. Mais il ne tardait pas à s’infliger lui-même le moins équivoque des démentis, en formulant cette déclaration: Si je n’étais roi de France, je voudrais être conseiller en ma Cour de Bordeaux[301]!... Vœu irréalisable: heureusement pour cette Cour si décriée! Henri IV, en effet, alliait à ses qualités politiques certains travers privés qu’on n’excuse que chez les princes. Outre sa façon asiatique d’appliquer la morale, il avait l’instinct du vol, comme Antoine de Bourbon, son père[302], et glissait dans ses chausses tout ce qui lui semblait de bonne prise...