L’opposition parlementaire avait beau jeu. Unie dans une résistance approuvée par la Nation entière, elle redoubla d’efforts, tant en province qu’à Paris, livrant à tous les échos de la publicité d’audacieuses doléances qui firent le tour de l’Europe. Louis XV répondit par un haussement d’épaules—digne pendant du mot: Après moi le déluge!—et poursuivit le cours de ses prodigalités... Une solution violente, peut-être une révolution, était inévitable, lorsque le chancelier prit le parti de dissoudre les Parlements.
L’affaire fut bien menée. «Souple et rampant par essence,» Maupeou débuta par des feintes habiles, des excitations occultes, des provocations ayant pour but de pousser ses adversaires à des imprudences dont il espérait tirer profit. Après quoi, il essaya de donner le change à l’opinion en plaçant ses projets sous le couvert de réformes désirées de tous: la gratuité de la justice et la suppression de la vénalité des charges. Cela fait, il monta à l’assaut de l’édifice judiciaire, résolu à substituer une troupe de valets à l’ancien personnel intègre, instruit, populaire, mais passé à l’état de gêneur incorrigible...
C’est le Parlement de Paris qui, le premier, succomba sous ses coups. Les magistrats qui le composaient furent dépossédés de leurs charges et brusquement exilés, quelques-uns dans des conditions d’une rigueur confinant à la barbarie[335].
Le même sort attendait les robins de Guyenne. La Compagnie se prépara à mourir dignement. Les chambres se réunirent et, dans un calme solennel, commencèrent la rédaction de remontrances destinées au roi, mais qui, passant par-dessus sa tête, devaient avoir un retentissement immense au delà même du royaume.
Ce sang-froid inattendu rassura l’intendant Esmangart, arrivé depuis peu à Bordeaux[336]. Le soulagement qu’il ressentit affecta même une forme railleuse voisine du dédain... Le travail de Messieurs, écrivait-il, n’est pas près de toucher à sa fin, car ils remontent aux lois ripuaires[337]!... Pour laborieuse qu’elle fût, la besogne s’acheva, et M. Esmangart put constater que le recueillement n’avait rien enlevé aux parlementaires bordelais de la liberté de langage dont ils se faisaient gloire. Leur protestation, renouvelée à trois reprises, était un acte de foi dans la grandeur des institutions monarchiques, telles que les pratiqua la vieille France à l’époque où, la main dans la main, souverains et légistes poursuivaient une lutte de géants contre la puissance féodale. Puis, s’inclinant devant la volonté du roi, semblables au gladiateur antique—Ave, Cæsar, morituri te salutant—ils adressaient, du haut de leurs sièges, à celui dont ils se déclaraient les serviteurs, un dernier et suprême avertissement...
En même temps, ils perçaient à jour les artifices du chancelier. Que parlait-il d’épices? La robe ne cessait de gémir sur cette rémunération dégradante que l’État lui avait imposée... De justice gratuite? C’était le vœu de tous... De modifications aux lois sur la procédure? On les attendait avec impatience... De la vénalité des charges? A qui la responsabilité, sinon à la monarchie elle-même qui, depuis trois siècles, ne vivait que d’expédients! Et pourquoi en prenait-elle ombrage aujourd’hui, si ce n’est parce que, cédant à des intrigues d’alcôve, au goût de l’arbitraire et à l’esprit de cupidité, il lui tardait d’asservir la robe par des choix honteux[338]!... Ah! le chancelier avait beau arborer le drapeau des réformes; sa duplicité ne trompait personne. Un seul point était en litige: il s’agissait de savoir si, affranchie de tout contrôle, la royauté traditionnelle «s’érigerait en tyrannie»!...
Sur quoi, les remontrances abordaient la question, insoluble faute de textes, des droits que la Nation s’était réservés, développaient les arguments qui faisaient la base de ces sortes d’écrits, et terminaient par une mise en demeure retentissante de convoquer les États-Généraux.
C’était braver la foudre: elle ne tarda pas à éclater. Le 3 septembre 1771, Richelieu recevait, dans sa terre de Fronsac, les lettres patentes portant dissolution du Parlement. Il partit pour Bordeaux, crevant ses chevaux de poste afin d’arriver plus vite, et, à peine descendu de voiture, fit exécuter un ordre d’exil concernant MM. Le Berthon et Dupaty: le premier, chef de la Compagnie et le seul homme dont il eût peur[339]; le second, investi, en qualité de doyen des avocats généraux, du droit de porter la parole dans l’assemblée des chambres. Malgré la discrétion de ses agents, la nouvelle se répandit avec une incroyable rapidité. Quand parut le carrosse des prisonniers, la population se précipita à la portière pour leur adresser un suprême adieu, puis se rendit à l’hôtel du Gouvernement dont les hôtes éprouvèrent les plus vives inquiétudes[340]. Mon héros s’était récemment, par manière de raillerie, enquis du cérémonial en usage quand on pendait un gouverneur[341]... Sans doute craignit-il qu’on ne lui fournît, sur cette question d’étiquette, ce qu’on nomme aujourd’hui une leçon de choses, car il manda en toute hâte les troupes placées sous son commandement. En même temps, il convoquait, pour le lendemain, en assemblée générale, présidents, conseillers et gens du roi...
Ceux-ci s’étaient déjà réunis d’office pour consigner, sur les registres du greffe, une dernière protestation. Quand, le 4, ils se rendirent à la sommation de Sa Majesté, les rues étaient occupées militairement. Des escouades du guet à cheval faisaient la patrouille l’épée au poing, tandis que les grenadiers du régiment de Bretagne, baïonnette au fusil, campaient dans les salles du palais de l’Ombrière. Des batteries d’artillerie, habilement disposées, complétaient ces mesures formidables: ce qui n’empêcha point le maréchal, pour traverser la ville, de se faire escorter de la maréchaussée et de gardes armés jusqu’aux dents[342].
A tenir ainsi, face à face, impuissante et anéantie, cette troupe de Robes longues, jadis si prompte à châtier son insolence, Richelieu dut éprouver une joie indicible. Saint-Simon, qui eut un jour la même bonne fortune, nous révèle les jouissances féroces que pouvait, en semblable occurrence, ressentir un grand seigneur haineux. Altéré de vengeance, lançant jusqu’aux moelles de ses adversaires le mépris, l’insulte, le triomphe, celui que, chez Mme de Tencin, on nommait le Boudrillon, faillit succomber à l’excès de son délire[343]... Ainsi en fut-il du maréchal qui, n’ayant point à sa disposition la langue chaude, acérée, cuisante de son ancien collègue à la pairie, déclarait simplement que cette heure avait été l’une des plus douces de son existence.