Tout, cependant, ne lui fut pas rose. Après avoir démoli, il fallait reconstruire. Besogne délicate, si l’on en juge par ce qui se passait à Paris. Lorsque Maupeou chercha des magistrats nouveaux, les gens de bonne moralité répondirent par des refus. C’est à peine si, à force de frapper aux portes, il composa une liste où figuraient des robins de province en rupture de ban, des avocats tarés et mis en quarantaine, des chanoines de Notre-Dame commandés par l’archevêque, des dragons en retraite, un neveu de Voltaire et quelques faméliques dont on s’assura le concours en les prenant au collet. Seul, de l’ancien personnel, Joli de Fleury consentit à garder son siège... Ce fut, dans le royaume, une hilarité générale et une avalanche de quolibets.
Allait-on, en Guyenne, éprouver une pareille déconvenue? On y expédia, en toute hâte, le comte de Maillebois, un intrigant sans scrupules, avec mandat de recruter des adhérents au sein de la Compagnie[344]: ses efforts, joints à la diplomatie de M. Esmangart, demeurèrent stériles[345]. Après eux, le maréchal se mit lui-même à l’œuvre, résolu à réussir coûte que coûte. Il importait, avant tout, de trouver un chef à la nouvelle magistrature: son choix se porta sur le doyen des présidents à mortier, M. de Gascq, seigneur et baron de Portets, dont le dévouement lui était acquis.
Antoine-Alexandre de Gascq appartenait à une ancienne famille de robe, honorablement connue dans la province. Lui-même, depuis trente ans, portait l’hermine avec distinction. Investi de sa charge à un âge où le règlement ne lui permettait pas de siéger, il avait vécu à Paris, mêlé au mouvement littéraire et fréquentant le bon monde. Un goût marqué pour la musique l’amena à se lier avec Jean-Jacques Rousseau qui lui donna des leçons d’harmonie[346]. C’était un exécutant de première force: le meilleur archet du Parlement, disait-on non sans malice[347]. Beau parleur, d’esprit délié, ne reculant pas devant les récits graveleux, il avait des saillies irrésistibles. Le sexe aimable le choyait, et l’on assure qu’il le payait de retour. Au désir de plaire, il joignait la plus tenace des volontés et une pointe d’ambition habilement dissimulée sous le masque du détachement philosophique... Rentré à Bordeaux, il s’était mis résolument à la tâche, émerveillant ses confrères par son assiduité à l’étude et son indépendance dans les questions touchant aux libertés publiques. Émule des Grissac, des Carrière, des Dupaty, il bravait avec intrépidité les rigueurs du ministère qui, en 1756, jugea opportun de l’exiler.
La nomination de Richelieu au Gouvernement de la Guyenne refroidit ce beau zèle. M. de Gascq qui, de longue date, connaissait le maréchal, devint son familier le plus intime. Bientôt, leur amitié rappela celle du couple célébré au cinquième chant de l’Énéide. Le président, resté célibataire, s’installa dans l’hôtel du gouverneur, travailla aux côtés d’Albouis-Dazincourt[348], participa aux affaires de la Comédie, veilla avec un soin jaloux à la satisfaction des fantaisies du maître, et partagea avec lui des soupers restés fameux où «ces connaisseurs émérites donnaient un heureux baptême aux divers crus du Médoc»[349]. Il n’en demeurait pas moins exact aux réunions du Parlement, et même figurait dans les rangs de la Commission chargée de la réforme des abus. Mais ses collègues, devenus soupçonneux, le tenaient à distance, et le public, sévère jusqu’à l’injustice, fredonnait sur son passage ces couplets cruels, dont l’auteur eut le loisir—à l’ombre du fort du Hâ—de retoucher les rimes:
Venons à ce magistrat,
Président folâtre,
Grosse poupée à rabat
De riens idolâtre...
Ce juge de nos procès
Ne siège point au Palais: