Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre suggestif: État des changements arrivés à la dignité de duc et pair depuis may 1643[58] jusqu'en may 1711[59]. Il doit inspirer toute confiance: destiné au duc de Bourgogne, alors dauphin de France et roi présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé fidèle des réparations que la pairie se croyait en droit d'attendre d'un nouveau régime. Or, dans ce cahier de doléances, que Saint-Simon avait d'autant moins oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur de sa vie[60], un article spécial est réservé au capitonnage des banquettes. Mais—ô surprise—il n'est fait aucune mention du débourrage, de l'odieux débourrage, condamnant Messieurs de la pairie à «l'incommodité de la simple planche». Tout se réduit au surbourrage qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition présidentielle. Mais quant à la date de ce surbourrage, quant aux circonstances relatives à son établissement, quant à son éditeur responsable,—silence complet: c'est un surbourrage anonyme, qui se perd dans la nuit des temps... Tel est l'état de la question en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des Mémoires que, pour accabler la robe et rendre la pairie plus intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui lui deviendra coutumier, imaginera les détails piquants que l'on sait.

[58] Date de l'avènement de Louis XIV.

[59] Écrits inédits, t. III, p. 87.

[60] Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant sa mort, l'État des changements se trouvait, avec d'autres documents du même genre, dans une cassette dont, au décès du prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas être son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux travail où la louange était loin d'alterner avec la critique! «On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire l'imprudent écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers, qui s'était un peu compromis dans cette affaire, fut chargé du dépouillement de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention de son maître par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre que le reste ne valait pas davantage, et finit, avec l'agrément du roi, par jeter au feu le monceau de paperasses, y compris l'État des changements, dont seul—mais c'était assez—le brouillon devait survivre.

Mêmes observations pour «la garde du banc»,—une pratique qui, suivant toute apparence, remontait au temps où les pairs furent appelés à remplir un office analogue à celui des conseillers. C'est ce qui se dégage de l'État des changements. Novion n'y est pas représenté comme ayant pris une initiative quelconque dans cette affaire, et son nom n'est même pas cité.

Quant aux fameuses «machines», en forme de guérites, de capotes ou de dais, qu'en pourrait-on dire? Les pairs eux-mêmes jugèrent cette réclamation si ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer au chapitre de leurs revendications... On nous saura gré d'imiter leur réserve.

Et nous arrivons à la seule question relativement sérieuse: à l'affaire du bonnet... Procédons par ordre et voyons d'abord ce que rapportent les contemporains. Les contemporains répondent par une dénégation absolue à cette indication des Mémoires que le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils, un usage ancien observé «même en un temps où la pairie, moins commune, était possédée par les princes et les grands du royaume[61]»,—usage auquel les prédécesseurs de Novion ne manquèrent jamais de se conformer[62]. Aussi bien cette affirmation ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune contradiction. L'un des arguments que la robe ne cessait de faire valoir était celui-ci:—Si vos prétentions, disait-elle, présentaient quelque apparence de fondement, que ne les formuliez-vous en 1664, au moment où vous saisissiez Sa Majesté de réclamations de même nature, que vous avez eu la bonne fortune de faire accueillir?... A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il leur était impossible de protester, en 1664, contre un abus né seulement en 1681...

[61] Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du dix-septième siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart des magistrats de l'ancien régime.

[62] On lit dans le Journal d'Olivier d'Ormesson, sous la date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante relative à la prestation de serment de l'archevêque de Reims: «Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il n'osta point son bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre de leur duché, mais seulement aux princes du sang, qu'il ne nommoit point.» Dix-huit pairs assistaient à la séance; pas un ne protesta.

Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu du coupable. Qu'on veuille bien se reporter au Mémoire abrégé que Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714, en vue de rappeler au roi les grandes lignes de la querelle. Pas un mot de Novion, en tant qu'instigateur du conflit. En revanche, le mémoire explique que c'est en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en audience publique, que commença l'abus. «Telle est, déclare-t-il, l'origine du bonnet, sur lequel on objectera deux choses: la première, la tolérance depuis 1643...». Cette «tolérance» constituait une grave présomption en faveur des présidents. Saint-Simon s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il d'expliquer l'inaction de ses collègues par «les troubles qui ont accompagné la minorité et les commencements de la majorité, les guerres qui occupèrent le roy dans la suitte et les pairs à son service et mille autres raisons semblables». Il ajoute que, dès qu'ils en eurent le loisir, les intéressés protestèrent avec énergie. Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de cause lorsque,—détail à retenir,—«la mauvaise conduite de M. d'Uzès[63] à la réception de M. de Noailles, cardinal-évêque de Châlons, en 1680[64]», modifia les dispositions du roi et arrêta le cours de sa justice[65].