[107] Mémoires de de L'Estoille, édit. Petitot, 49, p. 61.

On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés au Palais, où le culte des traditions était resté vivace, les hauts faits de ce personnage, son patriotisme ardent, ses vibrantes objurgations aux Guises, sa résistance héroïque aux factieux. La légende s'était peu à peu mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus ses relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg, de Noailles et de Villeroy, et ses alliances avec les maisons les plus puissantes de la robe[108].

[108] Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de Thou. Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle de Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. Mémoires d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 520.

Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande autorité. Investi, dès 1667, de la charge de procureur général que, en 1661, son père avait acquise de Fouquet, au prix de 2400000 livres[109], il avait, pendant vingt-deux ans, exercé cette fonction avec une maîtrise incomparable. La jurisprudence, en matière civile autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de secrets pour lui. Mais c'est principalement dans les questions de droit public, si fréquemment agitées alors, que se révélait sa vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet unique, plus de deux mille manuscrits provenant des recueils constitués par les anciens Premiers Présidents: c'étaient «les trésors de la tradition parlementaire»... Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire accroire que les pairs du temps de Louis XIV descendaient des grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés des rois»!

[109] Note au journal de Dangeau, t. II, p. 473. Achille II, père d'Achille III et petit-fils d'Achille Ier, avait été conseiller au Parlement, maître des requêtes et conseiller d'État, avant de devenir procureur général.

Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire petit homme possédait,—nous le verrons bientôt,—quelques qualités. Par contre, il était affligé de deux défauts. Premièrement, il était d'un caractère peu maniable; certains disaient même hargneux. Deuxièmement, il avait trop d'esprit,—un esprit amer, piquant, emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que ses morsures atteignaient seulement ceux qui les méritaient[110]. L'abbé Legendre s'en explique différemment: «Tout en lui, dit-il, sentoit son grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur... Quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'était un homme à sarcasmes qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il de se brouiller avec son meilleur ami[111]

[110] Causes célèbres et intéressantes, Paris, 1752, t. IX, p. 676.

[111] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 31.

On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs volumes. On se borna à en composer un, qui parut sous le titre de Harlæana... J'imagine bien qu'il doit en être de quelques-unes comme des réponses historiques qui, pour la plupart, sont fabriquées après coup. Mais, même en en supprimant la moitié, la collection resterait encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme possédait, en outre, un art merveilleux pour décourager les solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur des Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels un litige était pendant, il les convoqua ensemble dans son cabinet. Il plaça l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, les invita à s'expliquer à tour de rôle et les écouta avec une patience qui, d'ordinaire, n'était pas son fait. Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils attendaient l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion à la Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant devant chacun des religieux:—Mon Père, dit-il au Jésuite, c'est avec vous que je voudrais vivre...—Et avec vous, mon Père, dit-il à l'Oratorien, que je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas davantage[112].

[112] Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi bénigne, n'épargnait personne. La liste serait longue des gens de qualité que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses boutades. Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le traite de Barbe de chat. Une seconde, la duchesse de La Ferté, le qualifie de vieux singe. Il accompagnait les mécontents jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre des assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de prendre congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau lardon.