Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans les plis de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce qu'on savait de son tempérament n'était pas de nature à rassurer. Les ducs, au surplus, avaient déjà contre lui un grief sérieux: la part qu'il avait prise à l'élévation des enfants de Mme de Montespan. Mais de ce grief même pouvait naître un avantage. En récompense des services rendus dans cette conjoncture délicate, Harlay avait reçu la promesse du poste de chancelier «que le cadavre du bonhomme Boucherat» ne pouvait occuper longtemps. Or le désir qu'il éprouvait d'obtenir les sceaux devait, pensait-on, donner barres sur lui. Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer un obstacle sérieux au succès de sa candidature?

Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait une prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion de se rendre au Palais. Quelle serait l'attitude du Premier Président? Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il pas? Chercherait-il quelque expédient qui lui permît de réserver l'avenir?—Le jour décisif arrivé, l'émotion dut être intense au camp des ducs... Leur incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa tête à la façon d'un homme qui n'en démordrait pas.—C'était la guerre.

On espérait que, intransigeant sur cette question de principe, il se relâcherait sur les points secondaires. Mais ici encore il en fallut rabattre. Tel avait été Novion, tel était Harlay. Rien de changé, ni sur le bonnet, ni sur la garde des bancs, ni sur le surbourrage, ni sur l'installation des paravents en forme de guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que les présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont le cuir se tendait sur l'abondance du capiton, et préservés des vents coulis sous «leurs mécaniques», insultaient à la disgrâce de la pairie.

Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises anciennes! Mais voilà qu'à son tour il se lançait dans la voie des usurpations. On n'a pas oublié la gymnastique à laquelle se livraient les ducs pour sortir de séance, par suite de la fermeture de la porte du Barreau. Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression les mit dans la pénible nécessité de grimper à l'échelle donnant accès dans la lanterne de la cheminée? C'est Harlay... Qui accorda une distinction nouvelle aux princes du sang en leur attribuant licence de quitter leur siège par le petit degré du roi,—ce qui leur permettait de suivre un autre chemin que les pairs? Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience, un huissier escalader les hauts gradins pour frayer passage au Premier Président, alors qu'eux-mêmes ne recevaient même pas les bons offices d'un laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères sans doute que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner, parce qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux et tracassier de la robe[113]»!

[113] Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 429.

Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les griefs particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu, au point de former bientôt une masse formidable. Saint-Simon, pour son compte, eut à soutenir, contre Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu des intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que son affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte de réglementation, fit la leçon aux conseillers, «qu'il menoit à la baguette», et, comme il vouloit que Saint-Simon perdît son procès, le procès plaidé par Saint-Simon fut effectivement perdu par lui[114].

[114] Ibid., t. V, p. 248.

En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le don de révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld se constitua le chef: celui du maréchal de Luxembourg, le héros de Steinkerque et de Fleurus, lequel réclamait un droit de préséance sur certains de ses collègues de la pairie. Les prétentions du maréchal paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins. Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay.

Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une tempête de rage: c'était à qui découvrirait le moyen de lui nuire. Il ne pouvait plus s'agir, comme pour Novion, de genoux brisés entre deux fauteuils ou de scènes de pugilat autour du balustre royal: les molestations de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce que l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui l'atteignît tout à la fois dans sa personne et dans sa fortune... L'occasion se fit longtemps attendre. Elle finit par se produire,—au moment où, par suite du décès de Boucherat, devint vacante la charge de chancelier. Cette charge, la première du royaume, avait été à deux reprises différentes, promise au Premier Président par Sa Majesté elle-même. Quelle vengeance raffinée que de déterminer l'échec d'une candidature qui, reposant sur des bases aussi solides, devait être considérée comme inexpugnable!—C'est à quoi, de longue date, avaient tendu les efforts des conjurés.