Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?—A en croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld se serait fait une application continuelle de desservir Harlay en se prévalant du procès du maréchal de Luxembourg. Explication inadmissible: cette affaire, qui passionna les ducs, avait laissé tout le monde, Louis XIV en particulier, fort indifférent[115]. C'est dans un motif plus sérieux,—la question religieuse,—qu'il faut, semble-t-il, chercher le secret de l'élimination du Premier Président.
[115] Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la veille du procès, le roi fit venir les officiers du Parlement qui devaient connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur laissait le soin de la juger «selon les lois».
On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire jouissaient du privilège de traiter directement avec Sa Majesté les affaires touchant la cour de Rome. On connaît, d'autre part, la politique constante du Parlement: soumission sans réserves, au point de vue spirituel, aux décisions des conciles, «aussi haut placés au-dessus des papes que les papes au-dessus des évêques»; indépendance absolue, au contraire, en tout ce qui avait trait au temporel, et spécialement à ce qu'on appelait les franchises nationales,—indépendance d'autant plus irréductible qu'elle prenait son point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée à ses limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent, par le fait d'Achille Ier de Harlay. Son rôle, à l'encontre du parti ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire condamner les théories du père Mariana et le livre de Bellarmin sur le pouvoir des papes. Il forma, dans la période qui précéda l'abjuration d'Henri IV, le projet de secouer le joug de Rome en instituant un patriarche français: une révolution qui eût fait de Paris «une nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique[116]... Achille III eût sûrement reculé devant une mesure aussi radicale; mais il n'en partageait pas moins les convictions de ses ancêtres, et souvent ses scrupules de gallican imposaient silence à son ambition. Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi un bref qui lui semblait attentatoire aux libertés de l'église nationale, Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait avoir trop d'égards pour la personne du Saint-Père:
[116] Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit l'adhésion de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et le cardinal de Lenoncourt. Histoire du Parlement, par Voltaire, chap. XXXIV.
—Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les pieds et lui lier les mains[117].
[117] Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait condamné in globo la consultation du cas de conscience en faveur des jansénistes.
Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de France avec le Vatican n'avait pas déplu, pendant la première moitié du règne. Elle parut choquante et «fut tournée à poison» lorsque, dominé par son entourage acquis lui-même à la politique de la Compagnie de Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot, nul doute que Harlay ne le fût; mais, pour rigide qu'elle pût être, sa dévotion était celle de presque toute la robe, c'est-à-dire qu'elle frisait le jansénisme. N'avait-il pas été l'élève, n'était-il pas resté l'ami du vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve range parmi les grands spirituels du dix-septième siècle, et dont la tendre piété édifia si longtemps la petite phalange de Port-Royal[118]? N'entretenait-il pas encore des relations secrètes avec certains solitaires? Ne comptait-il pas enfin, dans sa parenté la plus proche, l'ancien archevêque de Paris, lequel, en grande faveur au moment de la déclaration de 1682, était devenu la bête noire de Mme de Maintenon[119]! Or, de jansénisme, on ne voulait plus, à la Cour, entendre parler. C'était la pire des tares, c'était «le crime le plus irrémissible et certainement exclusif de tout[120]». Mieux valait passer pour un franc libertin que d'être soupçonné de bienveillance à son égard. Louis XIV n'hésitait pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans, avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre congé de lui, indiqua que, parmi les gentilshommes attachés à sa suite, se trouvait M. de Fontpertuis:
[118] Port-Royal, par Sainte-Beuve, t. IV, p. 289.
[119] Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 277.
[120] Ibid., t. VIII, p. VI.