[128] Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 49.

Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré l'agitation profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut offrir qu'une faible idée de la seconde, si riche en développements pittoresques, en fantaisies inattendues et en complications théâtrales. C'est qu'il lui manqua cet acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant les planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en effet, ne se produisit qu'à la dernière heure, alors que les troupes, en tête desquelles il aspirait à mener le bon combat, étaient en pleine débandade. Son rôle, dans cette première phase, fut donc le rôle d'un chroniqueur, non celui d'un témoin. Constatation bien faite pour surprendre... En l'entendant exposer, avec cette intensité de vie, les scènes que nous venons de passer en revue, on a peine à croire qu'il ne les ait pas vécues lui-même. Telle est cependant la vérité, au moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque celui-ci quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze ans et ne le connaissait même pas de vue.

Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les armes, le nouveau venu persistait à rester sur la brèche. Convaincu que la plume est souvent aussi meurtrière que l'épée, et que les plus rudes coups ne sont pas toujours ceux qu'on porte à visage découvert, il travaillait pour l'avenir dont il espérait une revanche. Retiré dans cet arrière-cabinet, que ses familiers appelaient sa boutique, où se trouvaient réunis déjà d'innombrables matériaux, il préparait, en vue du journal auquel il consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du bonnet, arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte, sans grand souci d'ailleurs de l'exactitude, le portrait de ses adversaires... On se souvient: «Ces hommes si corrompus et de genres de corruptions si divers,... quoique tous corrompus au dernier excès»!—Nous savons que chacun d'eux aura son compte!—Après avoir accommodé Novion de la manière qu'on a pu voir, il composait, «à huis-clos et le verrou tiré», le dossier de Harlay, y classait avec méthode une liasse énorme de fiches griffonnées au cours des luttes dont nous venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus âpre des réquisitoires.


[VII]

Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les documents de l'époque.—Le dépôt de Ruvigny.—L'arlequin Dominique.—L'affaire de Fargues.

Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique où un personnage,—quels qu'aient pu être ses forfaits,—subisse une avalanche d'injures comparables à celles dont Achille III de Harlay, pour avoir soutenu les prétentions de la robe, est accablé dans les écrits de Saint-Simon. A celles que nous avons relevées, il faut en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant par audace, bas et rampant,—comme on l'a déjà dit,—devant ses besoins», doué de talents merveilleux qu'il réserve au service «du crime». Cruel mari, père barbare, père tyran, ami uniquement de soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans humanité même, en un mot un hypocrite, sans foi, sans loi, sans Dieu, sans âme[129].»... On se figure que c'est fini! Mais à la page suivante, les diatribes recommencent, accompagnées de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire est inépuisable: on en ferait un volume, comme des fameuses reparties.

[129] Annotations au journal de Dangeau, t. XI, p. 339.

Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne fortune de naître sans défaut. Nous savons que «c'étoit un homme à sarcasmes» et, si l'on en juge par ses rapports avec Novion, un neveu dépourvu d'égards. Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de galanterie vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur de le choisir pour époux[130]? Ses travaux pouvaient ne pas rendre toujours son commerce fort agréable. Mais de là à conclure que ce fut «un bourreau domestique», il y a loin. Le silence gardé à ce sujet par les contemporains est un sûr garant de l'inexactitude ou du grossissement démesuré de cet ordre d'accusations.