[130] «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un livre, parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.—Et moi aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en change souvent.» Note de Saint-Simon au Journal de Dangeau, t. XI, p. 340. Cette note est aussi reproduite dans les Souvenirs du président Bouhier.

Mais si les renseignements font défaut sur sa vie intime, ils foisonnent, en revanche, sur sa vie publique. Là, il n'y a aucune réserve à faire. On peut tenir pour certain que Harlay fut un très galant homme,—«un génie élevé et d'une grande intégrité», dit l'abbé Legendre[131], un magistrat illustre entre tous, «le fléau de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des Causes célèbres[132].

[131] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 31.

[132] Causes célèbres et intéressantes, Paris, 1752, t. IX, p. 676.

Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien connaître, en parle avec enthousiasme. «Une belle action du procureur général! écrit-elle, le 13 octobre 1675. Il avoit une terre, de la maison de Bellièvre, qu'on lui avoit fort bien donnée[133]. Il l'a remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il ne sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi. Cela est héroïque[134].»—Lorsque Harlay est appelé à la Première Présidence, la joie de la spirituelle marquise déborde. C'est une belle âme! s'écrie-t-elle,—«un peu difficultueuse», ajoutera-t-elle ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures prises par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre dans son entourage: doublement du salaire de ses domestiques, afin de les soustraire à toute tentation; doublement aussi des gages de son secrétaire, auquel il donne, en outre, deux mille écus «d'entrée de jeu».

[133] La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille de Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.

[134] On trouvera, dans les Mémoires du marquis de Sourches (t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable du désintéressement de Harlay.

Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance, apparaît un détail intéressant ce foyer familial qu'on nous a dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue victime, s'inquiète du surcroît de dépenses que va occasionner au barbare qu'est son frère la grande fonction dont il est investi. Sa tendresse se traduit par le don de douze mille livres de vaisselle et d'une tapisserie représentant la décollation de saint Jean «valant bien deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre sur le mode lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce que j'envie, voilà ce qui me touche fort au cœur de voir des âmes de cette trempe... Je mandois aussi à Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au Parlement, à la France pour se réjouir de voir un tel homme dans une telle place[135]

[135] Lettre du 9 octobre 1689.

Cette attestation si décisive est corroborée par celle, non moins précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre réformateur de la Trappe[136], au témoignage duquel nous ajouterons ceux de Colbert, de Catinat, de Condé, de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient le Premier Président en rare estime, si l'on en juge du moins par les lettres qu'ils lui adressaient[137].