[136] Correspondance administrative sous Louis XIV, t. II, p. 263.
[137] Pour plus amples détails on peut se reporter à Saint-Simon envisagé comme historien de Louis XIV, par Chéruel, p. 607 et suiv.
Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne peut les ignorer: elles étaient de notoriété publique. Aussi bien ne les nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son explication toute prête.—Ces belles paroles, affirme-t-il, ces beaux sentiments auxquels vous vous laissez prendre: affectation dolosive d'honnêteté, désintéressement hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait rien de plus de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui contrarie «les chimères» créées par son imagination.
Faut-il, d'autre part,—comme il le répète à satiété, en formules de plus en plus violentes,—voir en Harlay un vil courtisan, «esclave de la faveur et du crime»?—Courtisan, peut-être, comme chacun l'était à cette époque, mais sans accompagnement d'épithètes flétrissantes. Sans doute possédait-il, en même temps que les facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette dextérité n'allait pas sans une véritable indépendance. Ce n'est point un flatteur de profession qui eût, contre l'avis du roi, soutenu la nécessité de lier les mains au pape. Il fallait aussi quelque courage pour parler comme il le fit, du haut de son siège, en 1707. L'heure était tristement critique. Mis à sec par des exigences d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la guerre, le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque année voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses spéculations sur les monnaies, des emprunts forcés sur les officiers de robe et autres moyens vexatoires de se procurer des ressources. Quoi qu'il pensât de ces procédés, le Parlement enregistrait en silence. Un jour, cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant, mieux que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut garde de pousser ses collègues dans cette voie; mais il protesta contre les mesures fiscales imposées à leur ratification, et cela avec une mâle éloquence et une liberté de langage dont, depuis longtemps, le Palais avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt ans plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du reste, assurent les Mémoires, lui valut l'humiliation de recevoir son congé[138].
[138] «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que ce cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura pourtant encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder, pour sortir par la belle porte, en faisant semblant de vouloir se retirer.» Mémoires de Saint-Simon, t. II, p. 164. Rien ne nous paraît moins certain que cette prétendue disgrâce. Il importe cependant de constater que la munificence royale fut moins prodigue à l'égard de Harlay qu'elle ne l'avait été vis-à-vis de Novion.
Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se serait bien gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer aux fils adultérins de Mme de Montespan un état civil qui, au mépris des ordonnances, les introduisait au sein de la famille royale!... Nous inclinons à penser que, suivant son habitude, l'auteur des Mémoires exagère le rôle joué dans ce débat par «le cynique». L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée que l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour la charge de chancelier[139]. Sa docilité, d'ailleurs, n'est pas niable. Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage qu'au point de vue moral, elle l'est beaucoup moins si l'on tient compte des ambiances. Vivant dans un milieu où on ne rencontre pas une figure qui n'eût subi comme une empreinte de domesticité, Harlay reçut un ordre. Il eut la faiblesse,—que n'aurait sans doute pas eue Michel de L'Hospital,—de ne point formuler de protestations. Sa faute, il faut le dire, fut partagée par tous les hauts dignitaires de l'État. La requête présentée en son nom reçut du Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon, un respectueux accueil. Et lorsque, plus tard, il s'agit d'attribuer à M. du Maine ce fameux rang intermédiaire qui provoqua tant de murmures, tous les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,—sauf deux,—rehaussèrent par leur présence, par leur vote et par leurs acclamations, l'éclat de la cérémonie[140]. Quant à Saint-Simon, s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait pas encore prêté serment... Dieu merci! s'écrie-t-il, démontrant par cette parole même qu'il n'eût, pas plus que ses collègues, fait preuve d'indépendance... Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser prendre à ses transports d'indignation. Ce qui le scandalisait, lui et son entourage, dans la fortune des légitimés, ce n'était ni l'atteinte à la morale et au respect de la famille, ni la violation des lois civiles et religieuses, c'était la création d'une nouvelle catégorie de privilégiés ayant sur les ducs un droit de préséance. Ces privilégiés eussent été placés à la suite des ducs, au lieu de se trouver devant, tout aurait paru pour le mieux et les applaudissements de Saint-Simon auraient éclaté.
[139] M. Louis Vian, dans son ouvrage sur les Lamoignon, émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV l'idée de «la légitimation».
[140] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 330.
Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire: Harlay, parjure à la foi jurée et délateur odieux, se serait «couvert d'infamie» en abusant d'un dépôt confié à son honneur par un gentilhomme huguenot, du nom de Ruvigny...