Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion à la Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de Nantes, le roi, qui professait pour lui quelque estime, lui laissa la libre disposition de ses biens et, de plus, l'autorisa à rester à Paris. Ruvigny refusa cette dernière faveur et, avant de passer en Angleterre, où il ne tarda pas à mourir, remit à Harlay une cassette contenant deux cent mille livres, «restant des fonds de l'agence des Églises réformées[141].» Cependant son fils, qui avait pris du service dans l'armée du prince d'Orange, et était devenu comte de Galloway, se signalait par son hostilité à l'égard de la France. Louis XIV lui fit adresser des représentations et, comme il n'en tenait aucun compte, confisqua tous ses biens, y compris la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien d'un culte aboli, fut versé au Trésor public.

[141] Indication fournie par le Père Léonard. Archives nationales, MM. 825, fol. 82.

Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances de cette affaire.—Que devient-elle sous la plume de Saint-Simon?

Le brillant chroniqueur en parle, pour la première fois, dans une note au Journal de Dangeau. Deux lignes seulement: «Harlay, intime ami de Ruvigny, ne se «lava jamais d'avoir révélé au roi le dépôt qu'il lui avoit confié, ni moins encore d'en avoir profité en partie[142]».—Voilà la glose initiale. Mais lorsqu'il a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est pas homme à lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci, longtemps plus tard, dans ses Mémoires, et alors, comme toujours, se livre à ses pratiques d'amplification. Harlay ne se borne plus, comme jadis, à profiter d'une partie de la somme; maintenant c'est la totalité du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement et de rigorisme n'a pas honte de s'approprier». Là, d'ailleurs, ne se limite pas le profit qu'il retire de son zèle. Louis XIV, en effet, trouvant la récompense insuffisante, le gratifie d'une pension de vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et, en outre, donne à son fils[143], «lequel se déshonoroit tous les jours dans la charge d'avocat général, la place de conseiller d'État vacante par la mort de Pussort».—Et le farouche justicier de conclure par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont récompensés en ce monde![144]

[142] Annotations au journal de Dangeau, t. VI, p. 59.

[143] Achille IV de Harlay.—Celui-ci était également un cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 165.

[144] Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 397.

Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la vérité. «Le roi, indique-t-il, étoit dans la confidence de ce dépôt là, dès que milord Galloway et M. de Ruvigny sortirent de France. Et tandis qu'il a été seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir le bien pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu, par M. de Barbezieux, il a cru devoir confisquer le bien de ses sujets dont il a grande raison de se plaindre[145]...» Pas un mot, pas une allusion qui soient de nature à incriminer la délicatesse de Harlay. Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un commentaire,—celui-là même qui constitue sa première version, rapportée plus haut... Mais de Dangeau il n'a cure, bien qu'il connaisse l'exactitude de ses renseignements. Il a un plan bien arrêté et n'en démordra pas. Et, désormais, dans le système qu'il édifie, tout va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine de la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État et que Harlay père reçut une pension de vingt mille livres. Faits exacts, qu'on le remarque; mais travestis, et de quelle façon! On va s'en rendre compte.

[145] Journal de Dangeau, t. VI, p. 58. Le dépôt avait été effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme resta donc deux ans entre les mains de Harlay.

Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque, nommé conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il l'ait été «en remplacement de Pussort». Pussort, conseiller d'État ordinaire, fut remplacé par Basville, conseiller d'État semestre, lequel eut Harlay fils comme successeur. Ce dernier n'était donc appelé qu'à la charge de conseiller semestre et, en cette qualité, devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des dix mille livres que touchaient les conseillers ordinaires[146]. Distinction essentielle que Dangeau a bien soin de faire[147], mais que néglige Saint-Simon. Il importait, en effet, au succès de sa thèse que Harlay fils parût avoir été l'objet d'une faveur considérable, alors que, en réalité, quittant une place très en vue, il en recevait une autre moins décorative: à peine un équivalent.