[146] Les conseillers ordinaires étaient au nombre de huit, les conseillers semestres au nombre de dix. Il y avait aussi treize conseillers quatrimestres qui recevaient deux mille livres de gages.
[147] Journal de Dangeau, t. VI, p. 75.
Même supercherie en ce qui touche Harlay père. «J'appris, écrit Dangeau le 8 février 1697, que le roi avoit donné, le mois passé, une gratification de vingt mille livres à M. le Premier Président, et l'on croit que cette gratification deviendra pension. D'autant mieux que la pension de vingt mille livres, que le roi donne aux ministres, ne s'appelle que gratification[148].» On peut discuter sur les termes: gratification ou pension. Mais ce qui est hors de doute, c'est qu'il n'y eut pas tout à la fois gratification et pension, pas plus qu'il n'y eut prélèvement sur les fonds de la cassette. Or Saint-Simon, qui s'est manifestement inspiré de Dangeau[149], trouvant que le cumul de la pension de vingt mille livres et de la gratification, représentée par l'attribution «du bien confisqué[150]», renforce son accusation de félonie, n'hésite pas, comme on vient de le voir, à déclarer, ou du moins à laisser comprendre, que Harlay a reçu les deux... En réalité, c'est une pension qui a été allouée: la pension qui, de tradition constante depuis la seconde moitié du dix-septième siècle jusqu'à la fin de l'ancien régime, fut affectée au chef de la Compagnie judiciaire. Et si une chose peut surprendre, c'est que Harlay, en fonctions depuis huit ans, ne l'eût point encore reçue.
[148] Journal de Dangeau, t. VI, p. 75.
[149] On peut même dire qu'il l'a copié; qu'on remarque, en effet, chez Dangeau, l'expression suivante: «la pension de vingt mille livres que le roi donne aux deux ministres». Saint-Simon reproduit presque textuellement «... la pension de vingt mille livres, qui est celle des ministres»...
[150] Saint-Simon écrit «sien confisqué».
Un tissu d'inexactitudes, tel est le bilan de cette aventure dont les Mémoires mènent si grand tapage... Chose incroyable: ce besoin de falsification à jet continu, qu'éprouve l'historien du bonnet, ne se limite pas aux événements d'importance. Il s'étend même aux faits les plus futiles, pour peu qu'ils lui fournissent l'occasion de satisfaire ses rancunes. En voici un exemple caractéristique.
Il y avait, à la Comédie italienne, un arlequin, du nom de Dominique Biancoletti. C'était, en dehors des tréteaux, un homme sérieux, estimable, instruit, fréquentant avec assiduité la bibliothèque Saint-Victor où le Premier Président allait aussi quelquefois. Ils se rencontrèrent, échangèrent quelques propos et, émerveillé des connaissances de son interlocuteur, Harlay l'invita à venir chez lui. Dominique, après s'être fait prier, accéda à ce désir; mais, à sa première visite, il déclara qu'il était... Arlequin! Quelle bonne fortune!... Aussitôt,—c'est Saint-Simon qui nous l'assure,—le Premier Président de fermer sa porte et de faire exécuter par le célèbre acteur les farces, souvent salées, de son répertoire. Puis, saisi de belle humeur, d'entrer en scène à son tour, de donner la réplique à Arlequin, de singer ses mouvements et «de lutter à qui mieux mieux»! Et les entrevues se succèdent, chacune d'elles comportant de nouveaux exercices auxquels participe le maître du logis, comme s'il n'eût eu d'autre ambition que d'être juge le matin et bouffon le soir!
On ne voit guère, dans cette posture de mime, se livrant à des cabrioles, l'élève sexagénaire du vertueux Hamon, le magistrat austère dont chacun s'accorde à dire que la face ne se dérida jamais. C'est pourquoi, bien que contée gravement, l'anecdote inspire quelque défiance. Ravi du ridicule qu'il inflige à son adversaire, Saint-Simon a, d'ailleurs, réponse à tout. Pour peu qu'on lui demande: «Votre histoire est-elle bien vraie?—Authentique, déclare-t-il: je la tiens de source sûre.—Mais encore?—Des valets de la maison.—Comment ont-ils pu voir, puisque tout se passait à huis-clos?—Par le trou de la serrure[151]...»
[151] Annotations sur le journal de Dangeau, t. XI, p. 341.