Le malheur, c'est que, là aussi, il y a eu deux versions. Et la première,—celle qui toujours s'éloigne le moins de la vérité,—présente l'aventure sous un jour bien différent. Revenons en arrière, de neuf volumes, dans les notes sur Dangeau. Qu'y trouve-t-on? Un récit fort innocent: «Le contraste du nom et de l'homme charma tellement M. d'Harlay qu'il l'embrassa et lui demanda son amitié, et, depuis ce temps là jusqu'à la mort de ce rare acteur, M. d'Harlay le reçut toujours en particulier, avec une estime et une distinction particulières. Le monde, qui le sut, prétendit qu'Arlequin le dressoit aux grimaces et qu'il étoit plus savant que le magistrat, mais que celui-ci étoit aussi bien meilleur comédien que Dominique[152].» Et c'est tout: une inoffensive plaisanterie sur un fait dénotant que, chez Harlay, l'austérité s'alliait à une grande largeur de vues. Des gambades, avec dialogues assortis, offertes à la malice des laquais «qui s'en donnoient la farce par le trou de la serrure», il n'est nullement question... C'est un enjolivement éclos durant l'intervalle qui sépare la première version de la seconde. Heureusement, d'ailleurs, que cette seconde version n'est pas suivie d'une troisième... On frémit, en effet, en songeant aux postures grotesques dans lesquelles, poussant plus loin sa fantaisie, l'imagination de l'écrivain eût pu prendre plaisir à représenter le chef de la Compagnie judiciaire!

[152] Annotations sur le journal de Dangeau, t. II, p. 156.

Et c'est toujours le même parti pris. Le «cynique» ne peut ni faire un pas ni ouvrir la bouche sans que ses actes ou ses paroles ne soient dénaturés. Diffamé, il ne cessera jamais de l'être. Et cette persécution s'attache non seulement à sa personne, mais aussi à la personne de ses proches. Aucun d'entre eux ne trouve grâce aux yeux d'un juge aussi prévenu: ni Achille IV, son fils unique, ni son beau-père, Guillaume de Lamoignon, le parlementaire courtois, conciliant, débonnaire, qu'une bouche amie se plut à appeler le Fénelon de la magistrature.

Guillaume de Lamoignon, il faut du reste le reconnaître, possédait, à la haine de Saint-Simon, d'autres titres que son alliance avec Harlay. A cette fâcheuse qualité il joignait celle de père de Chrétien et d'aïeul de Guillaume-Chrétien de Lamoignon, tous deux présidents à mortier, par suite acteurs et parties dans la querelle. Enfin, grief non moins sérieux, il avait occupé la Première Présidence!...

Assurément, on ne pouvait méconnaître ses brillantes facultés, les grâces de sa personne, sa beauté, le charme de son commerce, le soin qu'il prit de se faire aimer, la protection qu'il accorda aux lettrés et aux savants. Mais tous ces avantages s'effaçaient devant la matérialité d'une rigoureuse constatation: «Il est pourtant vrai qu'à lui commença la corruption de cette place qui ne s'est guère interrompue jusqu'à aujourd'hui[153]!»—Somme toute, il ne valait pas mieux que les autres. Saint-Simon veut bien, d'ailleurs, tout en laissant entendre qu'il en sait long à son sujet, ne relever contre lui qu'un trait de scélératesse. Il s'agit de l'affaire de Fargues: un conte qui commence comme celui de la Belle au bois dormant et s'achève à la façon des mélodrames.

[153] Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 310.

A une chasse, à laquelle assistait le roi, quatre jeunes gens, MM. de Guiche, de Lude, de Vardes et de Lauzun, s'égarèrent dans la forêt de Dourdan. Ils marchèrent une partie de la nuit et arrivèrent exténués à la porte d'un château perdu au milieu de futaies séculaires. Ils frappèrent et furent bien accueillis par un hôte aimable qui vivait, mystérieux, au fond de cette retraite. C'était un gentilhomme, du nom de Fargues, jadis célèbre par ses exploits contre le Mazarin; mais cette peccadille, maintenant lointaine, était couverte par une amnistie. Après un souper improvisé, une nuit réparatrice et un déjeuner plantureux, les quatre courtisans rentrèrent à Saint-Germain où ils n'eurent rien de plus pressé que de conter leur aventure. Elle parvint aux oreilles du roi et de la reine mère, qui, n'ayant oublié ni Fargues ni ses agissements, complotèrent aussitôt sa perte. Ils mandèrent Lamoignon, le chargèrent «d'éplucher secrètement la vie et la conduite» de l'ancien frondeur, et ne dissimulèrent pas la nature du service qu'ils se croyaient en droit de réclamer. Lamoignon, «avide et bon courtisan, résolut bien de les satisfaire et d'y trouver son profit». Il se mit en campagne et finit par découvrir un meurtre commis, à Paris, au moment des troubles. Il y impliqua Fargues, le décréta de prise de corps, mena son procès en toute hâte, et lui fit trancher la tête. Tout cela s'accomplissait en un tour de main. Le roi en éprouva un si vif contentement qu'il s'empressa de récompenser le magistrat instructeur, en lui faisant cadeau de la terre du décapité, laquelle, appelée Cinq-sols ou Courson, se trouvait par hasard contiguë au domaine de Basville appartenant aux Lamoignon. «Ainsi, s'écrie Saint-Simon, le beau-père et le gendre s'enrichirent successivement dans la même charge: l'un du sang de l'innocent,»—c'est Guillaume de Lamoignon,—«l'autre, du dépôt que son ami lui avoit confié à garder»,—c'est Harlay, le spoliateur de Ruvigny[154]!

[154] Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 310 et suiv.

Tel est le récit des Mémoires... Or Fargues ne ressemblait en rien au portrait tracé de lui: c'était un de «ces gens de rapière», propres à toutes les besognes louches, qui battent le pavé durant les guerres civiles. Il ne fut point arrêté dans sa gentilhommière de Cinq-sols, mais dans la ville de Hesdin dont il s'était emparé, à la faveur des troubles, et où il se maintenait en dépit des injonctions royales. Ce n'est pas pour des faits anciens qu'il fut poursuivi, mais pour des actes de malversation et, sans doute aussi, pour le meurtre d'un de ses officiers qui avait eu le tort de blâmer sa conduite. Ce n'est point le Parlement qui connut de l'affaire, l'instruisit et statua: c'est une chambre de justice réunie à Abbeville, sous la présidence de Machault, intendant d'Amiens. Fargues, enfin, n'eut pas l'honneur d'avoir la tête tranchée: il fut pendu, comme un vulgaire malfaiteur[155]... Quant à Guillaume de Lamoignon, jamais il ne reçut d'ordres touchant la poursuite et jamais ne connut celui qui en était l'objet. Le rôle qui lui est prêté, «dans ce trait historique et curieux,[156]» est, d'un bout à l'autre, purement imaginaire,—sauf, cependant, sur un point, à savoir que la terre de Courson lui fut donnée par le roi. Mais à quelle date? En 1668, trois ans après la confiscation, trois ans après le supplice: en récompense du travail qu'il venait d'accomplir pour la réforme de la législation civile.

[155] Journal d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 299, 313, 337 et suiv. Voir aussi une lettre de Guy Patin, de fin mars 1665.