[156] Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 310.
La fantaisie elle-même a des bornes. Ici, elle dépasse la mesure, et l'atténuation tirée de visions maladives, de fantômes, de démence, peut difficilement être admise. Aussi bien Saint-Simon éprouve-t-il le besoin de mettre sa responsabilité à couvert, en déclarant que c'est Lauzun, son beau-frère, qui lui a conté cette aventure. Admirable référence! Lauzun, qu'il représente méchant, vindicatif, vaniteux, hâbleur, aimant à se moquer des gens, riche sans doute en anecdotes variées, mais confus et s'embrouillant si bien dans des digressions infinies «qu'il n'étoit pas possible de rien apprendre de lui et d'en rien retenir[157]». C'est à ce personnage, suspect à tant de titres, qu'il s'en rapportera les yeux fermés, pour accabler un homme qui fut la probité même, alors, d'ailleurs, que la vérification eût été si facile! Le premier venu au Palais,—magistrat, avocat, greffier,—lui eût répondu: l'affaire Fargues, on ne la connaît pas ici. N'entretenait-il pas enfin des relations étroites avec le procureur général Joly de Fleury, auprès duquel il se renseignait souvent? Une simple question, et il eût été édifié. Mais voilà: édifié, il ne voulait pas l'être, de peur de se voir enlever un grief dont il attendait merveilles... M. Chéruel, auquel nous renvoyons pour plus amples détails, estime que la prétendue histoire de Fargues est un roman inventé pour jeter l'odieux sur une famille respectable «et couvrir d'infamie deux noms vénérés, dans le Parlement, les noms de Lamoignon et de Harlay[158]».—Cette opinion, mûrement réfléchie, ne nous paraît pas susceptible d'une contradiction sérieuse.
[157] Ibid., t. XIX, p. 195.
[158] Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, p. 499.—Il est fâcheux que Sainte-Beuve, qui a écrit une remarquable préface pour l'édition des Mémoires publiée par M. Chéruel, n'ait pas lu, du même auteur, l'ouvrage auquel nous nous référons. Il eût peut-être hésité à ranger, sur la foi de Saint-Simon, Achille de Harlay dans la catégorie des faux Caton, «des coquins, des hypocrites, des âmes basses et mercenaires, des courtisans plats et intéressés». Mémoires, t. I, p. V.
Sur ce chapitre «des victimes», on ne tarirait pas, si l'on voulait suivre les Mémoires, dans tous leurs développements; mais il convient de se borner. Aussi bien est-on fixé maintenant sur l'intensité des haines que pouvait, au dix-huitième siècle, faire naître dans le cœur d'un duc et pair, le refus d'un coup de chapeau.