Cependant,—dernière tentative,—une entrevue avait lieu entre deux délégués de la pairie et la duchesse du Maine, derrière laquelle, ne sachant à quel saint se vouer, s'effaçait son timide époux. Certes, si l'on put adresser quelques reproches à la petite-fille du grand Condé, ce ne fut pas celui de manquer de franchise. Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le bonheur d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de cœur, et que, pour elle, plutôt que d'en faire son deuil, elle n'hésiterait pas à mettre le feu aux quatre coins du royaume... Cela dit, elle concluait en ces termes:
—Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous par écrit à maintenir les faveurs accordées à M. du Maine: nous ferons de notre mieux pour que vous ayez satisfaction.
C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du complot ourdi entre M. de Mesmes et les châtelains de Sceaux, c'est-à-dire le duc et la duchesse du Maine, sous le regard complaisant de Sa Majesté... Trahison! s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de ruminer mille projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil, il guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba chez lui comme une trombe et là, en tête à tête avec ce prince, «si odieux aux ténèbres que les ténèbres le rejetoient», fit une scène d'une violence telle que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort». Et ce grand justicier, qui,—ô logique!—s'était sciemment offert à la risée du monde pour ne point s'exposer aux rancunes du favori, terminait par cette apostrophe menaçante contenant assignation à bref délai: «Monsieur, vous pouvez tout: vous nous le montrez bien et à toute la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez obtenu... Il vient quelquefois des temps où on se repent trop tard d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les principaux seigneurs du royaume en rang et en établissement, qui ne l'oublieront jamais!»... On se demandera avec angoisse,—étant donné que le plus courtois des refus devait causer à la pairie des maux incalculables,—quel put bien être le châtiment réservé à cette philippique «dite d'un ton de croquemitaine[177]»... Qu'on se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même, très pénétré du sentiment de sa bravoure, que, loin de lui procurer les palmes du martyre, elle ne lui causa jamais le moindre désagrément.
[177] Princesses et grandes dames, par Arvède Barine, p. 250.
Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui vient d'en être fait résume deux chapitres de ses Mémoires et une addition au Journal de Dangeau, laquelle, antérieure de quelques années, est, comme d'habitude, moins montée de couleur et de ton[178]... Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité de cette seconde entreprise dont l'issue ne devait, pas plus que celle de la première, flatter l'amour-propre des ducs?—Nous estimons qu'il y a lieu de se montrer sceptique.
[178] Journal de Dangeau, t. XV, p. 296.
C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange narration. Sur l'un ou l'autre point une vérification est-elle possible? On peut être sûr par avance qu'elle soulignera une inexactitude. En veut-on un exemple? Prenons l'algarade du duc de Tresmes interdisant au bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal. Saint-Simon ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence, parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes; mais comme il s'applique à atténuer les conséquences d'un procédé violent qui le ravit! «Le Premier Président, déclare-t-il, obtint que le roi dît au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à sa vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd à tout ce que le Premier Président lui put dire et ne se voulut mêler de rien[179].»
[179] Mémoires de Saint-Simon, t. XI, p. 34.
Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte l'exact chroniqueur, le Premier Président fut sorti, le roi envoya chercher le duc de Tresmes, à qui il fit une réprimande assez sérieuse. Il dit même à ses ministres, en entrant au Conseil et à Mme de Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi jamais été plus en colère[180].»... Mais voilà qui est plus significatif. On sait que la victime de cette agression fut le bailli de Mesmes. Saint-Simon ne peut s'y tromper, car il annote sans protestation le récit de Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance qu'il entend donner aux représailles de la pairie. Toujours est-il que, dans les Mémoires, par une distraction qu'on a peine à croire involontaire, un frère est substitué à l'autre et que le Premier Président est représenté comme ayant subi l'injure infligée à l'ambassadeur de Malte[181].
[180] Journal de Dangeau, t. XV, p. 362.—Revenant le lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de Tresmes parla à Sa Majesté «le matin, dans son lit, pour marquer sa douleur de lui avoir déplu et que le roi eut la bonté de lui pardonner».