[181] Mémoires de Saint-Simon, t. XI, p. 34.
Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances. A qui fera-t-on croire que les pairs, dont on sait l'acharnement contre la robe, demeurèrent taisants lorsqu'ils eurent le champ libre, par suite de l'élévation «du fils chéri de Jupiter»? que ces grands seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt, résistaient avec tant de crânerie aux instances royales en faveur de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte de dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur prêtent les Mémoires[182]?
[182] On le croira d'autant moins que, d'après les Écrits inédits, t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première démarche de M. du Maine, répondu assez cavalièrement: «Ils avoient rompu de manière à lui laisser bien voir ce qu'ils en pensoient.»
Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a trait au rôle attribué au duc du Maine,—une des personnalités historiques dont le caractère a le plus prêté matière à discussion...
Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, M. du Maine fut «un prince très sage et très estimé[183]». Ceux qui vécurent dans son intimité n'avaient pas de lui une moins bonne opinion. Mme de Staal de Launay le représente sous les couleurs les plus favorables. Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure Mme de Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit fin et cultivé, d'un caractère noble et sérieux, aimant l'ordre, épris de justice, ne s'écartant jamais des bienséances, possédant tous les dons qu'on apprécie dans le monde, mais ne les produisant qu'avec une extrême répugnance, à raison de son goût pour le travail et la solitude[184]: ce qui explique ses retraites prolongées au fond de certaine tourelle où il s'oubliait à dire son chapelet, à dresser des plans de jardin ou bien à traduire l'Anti-Lucrèce... Si bien que, outrée de tant d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa femme, lui décochait des traits de ce genre:—Un beau matin, monsieur, vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes de l'Académie et M. d'Orléans à la Régence[185]!... Ce n'est sûrement point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, qui, prodigue de démarches, de discours, de promesses, toujours sur la brèche et se dépensant de cent manières différentes, organisa «les odieuses manœuvres» dont pâtirent les ducs!
[183] Journal de Barbier, t. I, p. 13.
[184] Mémoires de Mme de Staal de Launay, in fine.
[185] Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute entreprise». Mémoires de Villars, t. II, p. 413.
Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage, il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit «comme un ange»,—un ange déchu, s'entend,—dont il possède la malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses, s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,—contradiction qu'on ne s'explique guère,—avec une telle poltronnerie que, pour le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]».
[186] Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 223. Ce n'est pas seulement de poltronnerie que parlent les Mémoires; c'est aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux paraît aujourd'hui avoir fait justice.