Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud et en 1713 par François de Troy, était un homme de belle stature et de forte corpulence: tête puissante, fine et affable. Saint-Simon assure que le visage, quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout en prêtant, d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses sans nombre dont il a l'habitude d'accabler ses adversaires, Saint-Simon ne lui conteste pas certaines qualités. «Beaucoup d'esprit, déclare-t-il, grande présence d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable; pénétration, réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; petit maître en mœurs, en religion, en pratique; habile à donner le change, à tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles et d'amis ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive, un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins et en tout ce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé, sans s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en procurer, poli, affable, accueillant avec distinction et suprêmement glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable seigneurie et les plus bas ménagements pour les ministres et pour tout ce qui tenait à la Cour[214].»
[214] Mémoires de Saint-Simon, t. IX, p. 171.
Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille. Des paysans «du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont bon nombre payent encore la taille! Et, avec un dédain non déguisé, il représente l'un de ces rustres quittant en sabots les landes natales, partant pour Toulouse, où, d'écolier, il devint professeur de droit, appelé à Pau par sa souveraine, Marguerite de Navarre, laquelle l'employa dans diverses missions et, en récompense de ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet. Ce fut le fondateur de la dynastie: une dynastie riche en hommes de valeur, magistrats, jurisconsultes, ambassadeurs, soldats, qui, tous, suivant l'expression d'un chroniqueur, furent aussi utiles aux peuples qu'à la Couronne:—Jean-Jacques, seigneur de Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte son nom;—Henri, seigneur de Boissy, l'ami de Pibrac, de Paul de Foix, de Montaigne, de tous les hommes illustres de cette époque, protecteur des lettres et des savants, lettré et savant lui-même, dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand, subtil et habile personnage d'État, d'affaires, de sciences et de haute gentillesse[215];»—Jean-Pierre, un poète doublé d'un astronome, qui, à ce double titre, se perdait souvent dans les nues et que Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes exquises:
[215] Lettre à Paul de Foix, du 1er septembre 1570.
De la céleste musique
Ne plaisent tant les doux sons
Que le miel de tes chansons
Plus doux que le miel attique[216]!
[216] Vie de Jean-Pierre de Mesmes, par Guillaume Colletet.
—Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui représente la France dans les négociations relatives aux traités de Westphalie;—un autre, Henri, troisième du nom, lequel, député aux États généraux de 1614, y joua un rôle que certains écrivains ont comparé à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie acclama cette affirmation que les trois ordres étaient frères, comme issus d'une mère commune; que, sans doute, le Tiers occupait, au sein de sa famille, la dernière place, mais qu'il n'était pas rare de voir des maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des aînés, recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la sage industrie des cadets[217]... Audacieuse proposition que ne pardonnèrent jamais ni les ducs ni la noblesse: d'autant mieux qu'elle était accompagnée d'une retentissante revendication du pouvoir politique des Parlements[218].
[217] Relation de Florimond Rapine, p. 152.