[218] Le Journal d'Olivier d'Ormesson et les Mémoires de Mathieu Molé restituent à Henri de Mesmes, trop souvent méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de la Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre l'avis émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui ailleurs l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de s'écrier: «Le Président de Mesmes fit une exclamation, au seul nom de l'envoyé de l'archiduc, éloquente et pathéthique au-dessus de tout ce que j'ai lu en ce genre dans l'antiquité.»—Mémoires du cardinal de Retz, t. I, p. 292.

Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend même plaisir à énumérer les alliances, les héritages, les emplois obtenus, les missions accomplies,—et ne s'aperçoit point que tout cela constitue une illustration deux fois centenaire, avec laquelle bon nombre de pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans péril affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de son temps pour compter le mérite personnel et les services rendus, s'ils ne se présentent sous le couvert de la naissance. Pour lui, au dix-huitième siècle comme au seizième siècle, la tribu des de Mesmes reste entachée «de la crasse héréditaire».

Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée fut investi de la Première Présidence, bien que,—chose grave à un moment où la tiédeur en matière religieuse n'était plus admise,—il passât pour n'être rien moins que dévot[219]... A en croire Saint-Simon, il n'aurait eu d'autre titre à cette faveur que la protection de la cour de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique, fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et, depuis dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier de Rosambo, qui, malade et incapable, ne faisait au Palais que de rares apparitions[220].

[219] Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau promu était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire entendre l'abbé Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie de la maison et Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. L'honnête ecclésiastique déclara avoir constaté plusieurs fois, dans son église, la présence du récipiendaire. S'il ne l'avait pas vu fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie,—«ce qui seroit très difficile de connaître à l'égard de tous les paroissiens»,—il savait, pour s'en être informé, que ce grand magistrat avait rempli ses devoirs aux Pâques dernières et que, à l'imitation de ses aïeux, il avait accepté les honneurs du marguilliage!... On ne peut s'empêcher de reconnaître que cet acte de foi en partie double arrivait fort à propos. Aussi cette formule attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle dont la surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme le curé a signé sa déposition.»

[220] Journal du marquis de Sourches, t. XIII, p. 268 et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.

Cette nomination fut saluée,—elle méritait de l'être,—par des applaudissements unanimes... A vrai dire M. de Mesmes ne ressemblait guère à ces grands magistrats, «stoïques et tout d'une pièce», qu'on avait vus jadis dominer l'émeute et tenir tête aux rois. Un pareil rôle eût peut-être dépassé ses moyens. En revanche, il est permis de croire qu'aucun des robins de vieille roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût, avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la fois la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls que firent naître pour elles une suite ininterrompue de conflits. Époque profondément troublée. Tout allait pousser à une désorganisation générale: les convoitises nées d'un régime nouveau; l'affaire de la Constitution, c'est-à-dire de la bulle Unigenitus, dont les péripéties bouleversaient les consciences; le système de Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions qu'affolant après la débâcle; l'explosion des rancunes parlementaires, comprimées depuis plus d'un demi-siècle et jalouses de prendre leur revanche... Soutenus, en effet, par l'opinion, qui ne se résigna jamais au despotisme, Messieurs des Enquêtes,—ces «terribles Enquêtes», l'effroi de Mazarin,—ne tardaient pas à rouvrir ce cabinet «de la première», dont jadis Nicolas de Novion avait «confisqué la clef». Et là, comme aux beaux jours de la Fronde, allaient se débattre, avec une singulière âpreté, les questions politiques, religieuses, économiques, financières, qui passionnaient la bourgeoisie et la robe: une sorte de club en permanence où, en dépit d'un attachement sincère à la royauté, soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois, qui avait vu «le cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois comme un danger pour l'État. «Dieu veuille, s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne ressuscite pas!» Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de la première» renaissait de ses cendres!

Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il fallait à la tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte platonique comme Lamoignon, ni une nature de prime-saut comme Nicolas de Novion, ni un autoritaire renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu au maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources, sachant allier «le tact au manège». Or ces facultés maîtresses, de Mesmes les possédait à un haut degré. Il excellait notamment dans l'art de tirer parti des défauts aussi bien que des qualités de son entourage. Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi, si peu prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le recevoir et écoutait sans fatigue ce langage sobre, concis, dépourvu d'apprêt oratoire, qui avait le mérite de présenter les sujets compliqués sous une forme simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault, M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un autre caractère, l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il menoit le procureur général à la Cour, et que le procureur général le menoit au Parlement: c'étoit les peindre tous deux[221]...» Les succès du Premier Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées des chambres, «cette image d'une république qu'il faut réduire sans la maîtriser[222]». Il s'y montrait inimitable... Ce qui, d'ailleurs, ne le mettait pas à l'abri des suspicions. Que, dans chacun des deux camps, on l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre, c'était inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue d'obtenir des concessions réciproques, il lui était difficile de satisfaire tout le monde. La question sera de savoir si, dans l'accomplissement de la tâche plus politique que judiciaire qu'il eut à remplir, sa participation aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des calculs intéressés et des capitulations de conscience: c'est ce que nous examinerons bientôt.

[221] Mémoires du président Hénault, p. 399.

[222] Ibid.

Nous nous bornerons, pour le moment, à constater que la bonne opinion dont le Palais lui fit crédit, au surlendemain de sa nomination, s'accrut au fur et à mesure qu'on le fréquenta davantage: son irrésistible séduction calmait les défiances, dissipait les malentendus, ramenait les dissidents. Il n'est pas jusqu'au charme d'une modestie, sûrement plus apparente que réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est ainsi que le Palais applaudissait à sa mercuriale de 1712 où, énumérant les vertus dont le magistrat idéal doit être orné, il terminait sa harangue par ces paroles dites avec un art consommé: «Heureux ceux qui profiteront de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre à la compagnie avec un cœur plein de respect. Plus heureux encore si je puis en profiter moi-même, en ayant besoin plus qu'aucun autre[223]...» Comment rester sourd aux arguments de ce galant homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses collègues, un mot gracieux et une complaisance illimitée, qui se livrait à «une dépense prodigieuse» en vue de leur faire honneur et leur réservait toujours un couvert à sa table, la plus somptueuse de Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux, le personnel attitré des officiers de bouche se doublait de trente gardes-suisses, commandés par deux sergents[224]!