[281] Mémoires de Saint-Simon, édit. Boislisle, t. VI, p. 596.

Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance, se prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel. D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable que la plupart des critiques de Novion étaient, de longue date, formulées par les bonnes langues de la pairie. Les Mémoires fournissent un exemple curieux de ces débats intimes où l'on se jetait des vérités à la face. C'est encore Villeroy qui est en scène. Son interlocuteur est le vieux duc de Gesvres, malin comme un singe et bossu comme un sac de noix...

—Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez que nous sommes d'heureux mortels...

Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire, n'aurait eu garde de contredire.

—Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres épousa une Créquy, un des miens épousa une Luxembourg. De là des charges, des gouvernements, des dignités...

Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres de reprendre aussitôt:

—Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur le Maréchal? De simples secrétaires d'État...

Villeroy, trouvant que la conversation prenait une tournure fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque. Mais l'impitoyable railleur, se glissant derrière une table, pour s'en faire un rempart, poursuivait son persiflage:

—Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de sa voix perçante, car nous nous verrions contraints à de pénibles aveux... Les pères de ces deux secrétaires d'État? Par ma foi, c'étaient de petits commis. Et ces petits commis eux-mêmes, de qui diantre venaient-ils? Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un porte-balles, peut-être pis!