Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de rire, tandis que le maréchal bondissait de fureur... Mais, remarque judicieusement Saint-Simon, que faire à un homme qui, pour vous dire une vérité cruelle, s'en dit une pareille?
C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville. Elle passait même sous silence le marchand épicier dont d'Hozier, fidèle à sa consigne, n'a pas cru devoir se dispenser de faire état. Si bien que, tout compte fait, loin d'avoir à se plaindre, Villeroy demeurait l'obligé de Messieurs du grand banc.
La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on peut qualifier d'officielle et qu'on trouve reproduite dans de nombreux recueils[282], n'était pas d'ailleurs la seule. Il en circulait d'autres émanant de ducs moins disciplinés,—les francs-tireurs de la pairie: une, notamment, qui faisait bon marché d'un certain nombre de familles. Elle confessait l'origine modeste de MM. de La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui, tous, sortaient de la robe, «source de roture», et déclarait que ces maisons n'avaient été admises à pénétrer dans le sanctuaire qu'après avoir lavé cette tache sur le champ de bataille. Quant à Saint-Simon, elle proclamait, sans du reste reconnaître sa filiation carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle, «s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille de son nom s'était mésalliée, et son père,—étrange façon d'apprécier les titres des gens!—avait, «au rapport de Bassompierre», le malheur «d'être punois»... Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en question entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres maisons ducales, dont la noblesse bien authentique n'avait rien de commun avec «la fumée» que, depuis plusieurs règnes, on accordait «à tous les acquéreurs de charges pour avoir de l'argent»... Tout cela net, précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné de spéculations théoriques dont nous avons déjà trop longuement parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir. Nous ne détacherons qu'un court passage: il est relatif à cette inlassable prétention qu'avaient les pairs modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce sont toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs d'Aquitaine et de Normandie sont morts, et non pas leurs dignités. Les rois qui les ont établis n'ont rien changé. M. le duc d'Uzès est pair comme le duc de Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».—Sur quoi, l'auteur terminait son travail par cette menace: «Je conseille à Messieurs de la robe de ne point se plaindre. Ils doivent comprendre que je les ai ménagés; car, si je levois certains voiles, où en seroient-ils[283]?»
[282] Notamment dans les Mémoires du maréchal de Richelieu, t. I, p. 441.
[283] Ce mémoire, dont l'original est conservé à la bibliothèque impériale de Vienne, est reproduit dans le Journal de Dangeau, t. XVIII, p. 393.
La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne parvenaient pas à lui concilier les sympathies. Les recueils du temps regorgent d'épigrammes décochées contre elle. Presque tous ses membres y figurent, depuis
Le grand Mailly, ce savant homme
Qui fut placé je ne sais comme
Dans la chaire de Saint-Rémy[284],
[284] Le Chansonnier historique, t. II, p. 171.
jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend plaisir à mettre en relief la souplesse bien connue, la trop grande adresse au jeu et les volte-faces intéressées. Les ridicules de ces disputeurs de rang y sont qualifiés d'une façon acerbe. Mais,—détail bien fait pour provoquer la surprise,—l'accusation sur laquelle les chansonniers insistent le plus est précisément celle qui nous laisse le plus incrédule: le manque de bravoure... Celui-ci,