[300] Il en était de même pour le comte de Toulouse. Mais celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son effacement, était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait pas profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.

Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la dignité ducale «de ses anéantissements passés», occupe une place sans pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... Quel merveilleux tableau il en dresse! Deux cents pages d'une passion débordante, d'une puissance descriptive qui tient du prodige[301]!

[301] Mémoires de Saint-Simon, t. XV, p. 355 et suiv.; t. XVI, p. 1 et suiv.

C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette réunion; lui qui, afin de prévenir les cabales, propose qu'elle soit tenue non au Parlement, comme d'usage, mais aux Tuileries, avec invitation non motivée adressée le jour même[302]. Dès que son avis est adopté, ce sont des démarches fiévreuses, des conciliabules secrets, des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver, en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce sont aussi de grandes et petites hypocrisies destinées à dérouter les gens, des tentatives de séduction, des marchandages, des menaces... Et quels soins pour éviter toute surprise! Les hypothèses les plus diverses sont envisagées, avec discours appropriés à chacune d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance ou prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera de se rendre à un appel qui déguise un guet-apens, ou qu'il se résoudra à l'obéissance. Les troupes sont consignées dans leurs casernes et, pour n'être point retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend dans la pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute conspiration bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de calculs approfondis. Les initiés doivent agir selon que le Régent se croisera les jambes, déploiera son mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais un détail qui éveille d'une façon toute particulière la vigilance du grand metteur en scène, c'est «la mécanique», c'est-à-dire l'installation matérielle de la salle où va s'accomplir l'œuvre destinée à rendre tout leur lustre à ces grandes victimes: la royauté et la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise exactement l'économie de la Grand'Chambre. Il importe surtout qu'on installe de hautes et de basses banquettes: les hautes, réservées aux ducs; les basses, disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler à Messieurs de la robe «l'ignominie» de leur origine:—travail qui ne fut exécuté qu'à la dernière heure, de crainte que l'éveil n'en fût donné.

[302] Le lit de justice y fut tenu «dans la grande antichambre où le roi avait accoutumé de manger».

Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. Avisés du sort qu'on leur réserve, les bâtards ne croient pas devoir assister à l'écroulement de leurs rêves. Seuls les parlementaires, ignorants de ce qui se trame, viennent subir le choc de la fortune adverse... Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son récit pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à tout propos, malgré ses efforts pour se composer un visage où apparaisse «une couche de modestie et de gravité». La douleur, l'accablement, la déception, le désespoir de ses rivaux lui causent d'incomparables délices, dont le développement furieux déroute et stupéfie. Ces sentiments éclatent aux premiers mots que le garde des sceaux consacre aux empiétements de la Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire prévaloir: «Le Parlement pouvant tout sans le roi et le roi ne pouvant rien sans le Parlement!» Dorénavant, l'autorité royale ne tolérerait ni l'esprit de critique, ni l'entêtement, ni la présomption, ni la désobéissance: c'est une soumission absolue qu'elle exigeait de tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui ravissent l'auteur des Mémoires et produisent sur ses nerfs l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais quel délire lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! «Mes yeux, écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouroient tout le grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi, vil petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds...» Vainement de Mesmes prononcera-t-il, en manière de protestation, une harangue pleine de dignité et de convenance[303]. Il est entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. Ses paroles,—«un reste de venin, de la malice la plus raffinée», dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à lui-même et à sa compagnie»,—n'arrêtent pas le cours de la colère royale. Le garde des sceaux y coupe court par cette formule: Sa Majesté veut être obéie et obéie sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui «ressuscite» les ducs et précipite dans la poussière tous les robins de la création!

[303] Voir, au Journal de Buvat (t. I, p. 524), le procès-verbal de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet de retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.

Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie sauvage va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte à le montrer grinçant des dents, tremblant de tout son corps, saisi d'un mouvement convulsif qui lui démonte «à vis» le visage et permet de croire que «son menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant avec l'attitude conquérante du narrateur dont le cœur, dilaté à l'excès, ne trouve pas «d'espace à s'étendre» et se meurt de raffinements exquis. Si, dans cet anéantissement voluptueux de son être, il découvre un dernier reste de forces, c'est pour se remémorer les maux de la pairie depuis les entreprises de la robe, se remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, accabler de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à la face, en les faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, le mépris, le triomphe, l'achever par des sourires dérobés «et se baigner dans sa rage!»... Le marquis d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il y avait de l'anthropophage[304]. Le mot paraît juste, avec cette restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des robins, le cannibalisme se doublait d'une manière de démence. Il faut, d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit de justice ne tranchât, en faveur des ducs, aucune des questions du bonnet. Il y a, en effet, à la joie une mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel dommage si une congestion fatale, déterminée par l'excès de grâces nouvelles, était survenue avant la rédaction des Mémoires[305]!

[304] Mémoires du marquis d'Argenson, t. I, p. 46.

[305] Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il ne poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir demeurer en souffrance».